Le sommet des dieux

By  | 31 août 2022 | 162 Comments | Filed under: Histoire, Légendes

Apéro australien

Au cours de mes années alsaciennes (1998-2001), je n’ai pas la télé dans ma hutte d’étudiant, et en ce mois de janvier 2000 je sors d’une année quasiment vierge en termes de suivi du tennis à la télévision. Le seul événement que j’ai suivi en direct est la finale de la Coupe Davis entre la France et l’Australie. Je ne vis alors le tennis que par presse interposée. Je n’ai pas vu Agassi remporter Roland ou s’incliner en finale de Wimbledon face à un Sampras monstrueux. Je n’ai pas vu le Kid gagner l’US en l’absence de son rival blessé et finir n°1 mondial. Mes collègues m’ont juste murmuré qu’Agassi est de retour à son meilleur niveau et que Sampras, bien que (désormais) n°3 mondial, n’a jamais aussi bien joué qu’au cours du semestre précédent. En ce jeudi matin de janvier, je m’autorise une session buissonnière pour rejoindre mes copains du tennis, avec la provision de bière et de cacahuètes. Confortablement installés dans un canapé, nous assistons à ce qui nous semble alors être le plus fabuleux des duels entre Sampras et Agassi… et cette impression ne s’est pas dissipée 22 ans après.

Sampras-Agassi

Un voile de brumes

Pourquoi donc, alors qu’en termes de qualité de tennis il surpasse tous les autres, cet opus de l’Australian Open 2000 n’est-il pas perçu comme le plus beau de leurs affrontements dans l’imaginaire collectif ? Et plus précisément, pourquoi est-il à ce point éclipsé par le duel qu’ils ont livré 19 mois plus tard à l’US Open ?

Pour des raisons extra-tennistiques, et qui tiennent, d’une part à l’exposition médiatique particulière de leurs duels sur leur sol à Flushing Meadows, et d’autre part à la personnalité complexe d’Andre Agassi et à sa perception par le grand public.

On ne s’étendra pas sur le premier point : le public new-yorkais ayant son duel entre ses deux champions a montré une passion évidemment plus prégnante que le public australien. Et cette passion était d’autant plus forte que les médias américains faisaient monter la sauce, jusqu’à l’exagération parfois, en considérant tous leurs opposants comme de simples éléments de décor.

Je suis tombé, sur Youtube, sur une série de rétrospectives de l’US Open pour les années 1992, 1993 et 1994. Là où 92 et 93 font l’objet de véritables comptes-rendus de l’ensemble de la quinzaine, 94 n’est abordé que sous l’angle du parcours d’Agassi. Anecdote significative de l’écrin médiatique dont le Kid aura bénéficié (ou qu’il aura subi, c’est selon) tout au long de sa carrière, et singulièrement dans son pays.

Paillettes mises à part, le match le plus chargé d’enjeux de toute leur rivalité restera sans doute la finale de l’US Open 1995. Bien que décevante sur le plan tennistique, cette rencontre allait consacrer le meilleur joueur de la saison 1995, entre deux champions qui s’y affrontaient pour la cinquième fois de l’année, toujours en finale, et qui avaient chacun un grand titre dans la besace. On ferait difficilement plus légitime comme juge de paix…

Sampras et les autres

Mathématiquement, le règne de Pete Sampras commence en avril 1993 pour s’achever définitivement en novembre 2000. Sur cette période, les joueurs l’ayant délogé de sa place de n°1 mondial sont, dans l’ordre chronologique, Jim Courier, Andre Agassi, Thomas Muster, Marcelo Rios, Carlos Moya, Ievgueni Kafelnikov, Patrick Rafter et Marat Safin.

Passons rapidement sur la période 1998-2000, au cours de laquelle le trône de Sampras a été de plus en plus vacillant, période hélas dépourvue de matchs chargés de grands enjeux pour le trône. On relèvera le gros caillou dans la chaussure qu’a été Pat Rafter… en août 1998, l’emportant à Cincinnati et surtout en demi-finale de l’US Open. Et on rappellera que pour Marat Safin, de neuf ans le cadet de Pete, la finale de l’US Open 2000 a les attributs d’une passation de pouvoir, tant l’Américain était dépassé en vitesse ce jour-là.

Mentionnons Thomas Muster, ogre de la terre battue entre 1995 et 1996, ne serait-ce que pour rappeler que sa trajectoire s’est faite presque en parallèle à celles d’Agassi et Sampras à ce moment-là, l’Autrichien glanant l’essentiel de ses points sur une terre battue boudée par les deux Américains, alors que ceux-ci s’affrontaient sans cesse sur le dur américain et les surfaces indoor. Rappelons toutefois que Thomas s’est réellement positionné dans la course à la place de n°1 mondial en remportant le Masters 1000 d’Essen en octobre 1995, battant au passage un certain Sampras en demi-finale, 7/6 6/2. Et regrettons pour finir la demi-finale de Roland Garros 1995 qui n’a pas existé, celle qui aurait dû opposer Muster à Agassi, la blessure du Kid en quarts contre Kafelnikov ayant privé Paris d’un choc qui s’annonçait plus que prometteur.

Une fois mis de côté les n°1 de circonstance et les successeurs de Sampras, qui ont pris le pouvoir alors que le Californien voyait ses forces s’amenuiser, il ne reste que deux champions potentiellement rivaux pour Pete : Jim Courier et Andre Agassi. Sans pour autant que leurs places respectives dans la carrière de Sampras soient identiques. Bien au contraire.

Courier

Le bûcheron de Dade City n’est rien de moins que le n°1 mondial auquel s’attaque Pete Sampras, en 1993, pour entamer sa longue période de domination. L’accession au trône du Californien, le 12 avril 1993, était dans l’air depuis de longs mois et une certaine demi-finale de l’US Open 1992 qui les avait opposés. Malgré un coup de pompe physique durant le match, Pete éclabousse Flushing de toute sa classe pour bouter hors du tournoi le n°1 mondial, auquel il pose beaucoup de problèmes, et dont il est alors sur le point… de prendre la place à l’ordinateur. Beaucoup ont oublié ce détail, mais lorsque Sampras et Edberg entament leur duel en finale de l’US Open 1992, la place de n°1 mondial est promise au vainqueur. Ce sera une récupération de trône pour Edberg, mais c’eût été une première pour Sampras. Auteur d’un été de feu marqué par des titres à Kitzbühel, Cincinnati et Indianapolis, Pete s’arrête à une poignée de points du trône en même temps qu’il se découvre une haine viscérale pour la défaite. Il finira l’année au second rang mondial, reléguant, définitivement, Edberg à la troisième place. Il faudra quatre titres supplémentaires au Californien, début 1993, pour accéder enfin au trône. Ce qui alimentera la rancœur de Jim Courier, qui vient de conserver avec autorité sa couronne à l’Open d’Australie et reste le patron dans beaucoup de têtes. Tout le monde attend LE duel qui les mettra d’accord.

Pete et Jim, c’est déjà une vieille histoire. Amis plus que rivaux dans leur jeunesse, ils ont parfois joué le double ensemble et partagé la même chambre, s’avérant bien meilleurs qu’ils ne l’imaginaient à l’époque. C’est Jim, alors pensionnaire de l’académie de Nick Bollettieri, qui à l’été 1989 présenta Pete à un entraineur expérimenté, ancien joueur des années 60, Joe Brandi. L’association portera ses fruits dès l’US Open 1990.

Au tournant de deux décennies, néanmoins, les deux amis découvrent avec effroi qu’ils sont, de plus en plus, des rivaux, et que la proximité ne peut être la même. Chacun dans son couloir, et chacun à son rythme, ils se hissent vers les sommets du classement ; et si Pete dégaine le premier en Grand Chelem, c’est Jim qui s’invite le premier dans la lutte pour le trône que se disputent alors Becker et Edberg. C’est Jim qui écarte sans ménagement Pete en quarts de finale de l’US Open 1991, pour atteindre ensuite la finale. C’est Jim, quelques mois plus tard, qui devient le premier n°1 mondial de la bande, peu après son triomphe à l’Open d’Australie, affichant une exceptionnelle résistance à la pression. Et c’est encore Jim qui conserve sans sourciller ses deux titres du Grand Chelem acquis, à Paris en 1992 puis à Melbourne en 1993.

En ce mois d’avril 1993, il est difficile de contester à Sampras sa légitimité mathématique, mais il est tout aussi difficile de contester à Courier son statut de meilleur joueur du monde. Il est temps pour nos duettistes de régler ça sur le terrain. Ce ne sera pas à Roland Garros, où l’un et l’autre s’inclinent face à Sergi Bruguera, qui dépossède au passage Jim de l’une de ses deux couronnes majeures. Ce sera donc à Wimbledon.

Cette finale n’allait pas forcément de soi au départ. Sur gazon, Pete n’a pour lui que la demi-finale de l’année précédente, où il s’était frustré devant le déluge d’aces que Goran Ivanisevic avait fait pleuvoir sur lui. Quant à Jim, son meilleur résultat était un quart en 1991 ; n°1 mondial en 1992, il avait trébuché au troisième tour face à l’obscur Andreï Olhovskiy. Et sa nette victoire en demi-finale face à Edberg est une vraie surprise, tant la surface apparaissait favorable à l’attaquant suédois.

Outre le rapport de forces symbolique entre les deux joueurs, l’enjeu de cette finale de Wimbledon 1993 sera, comme espéré et attendu, la place de n°1 mondial. Et si les deux hommes continuent de se respecter, ils sont désormais rivaux avant tout. Le duel sera d’autant plus magnifique que la quinzaine londonienne aura été épargnée par la pluie, rendant le rebond plus haut que d’habitude et favorisant le relanceur et les échanges. La victoire de Sampras n’en sera que plus légitime.

Ce match constitue une rupture majeure dans la carrière de Jim Courier. Alors qu’il vient de disputer sept finales en Grand Chelem sur dix possibles entre juin 1991 et juillet 1993, il n’en disputera plus aucune. Jim vient de comprendre que Pete est en train de le dépasser ; pour le n°1 mondial qu’il était il y a peu, le constat est dur à encaisser. Sa victoire à Indianapolis au cours de l’été, qui le ramène à la première place mondiale, est un trompe-l’œil : il décline rapidement, au point de sortir du Top Ten en 1994. Il connaîtra un net regain de forme en 1995, sans pour autant parvenir à menacer les duettistes Sampras et Agassi qui se partagent alors tous les grands titres – nous y reviendrons.

Monstre de solidité mentale, Jim Courier ne fut sûrement pas le n°1 mondial le plus facile à déboulonner. Mais c’est précisément sur le plan mental qu’il va s’effriter, perdant désormais beaucoup de matchs sur quelques détails, ceux-là mêmes qu’il remportait lorsqu’il était le patron du tennis. Un rival, Jim, pour Pete Sampras ? Oui, le temps pour ce dernier de s’emparer du trône et de battre son rival à la régulière à Wimbledon. Mais sur la durée du règne de Pete, Jim n’apparaît qu’au début.

 Agassi

Mais après tout, Sampras ayant été l’incontestable champion de son époque, pourquoi donc serait-il à tout prix nécessaire de lui accoler un rival ? Pour des raisons de storytelling, sans doute. Pour l’attraction naturelle que constituait Andre Agassi pour les médias, c’est une évidence. Pour le surcroît d’attention que les médias américains – toujours en avance d’une guerre sur le marketing – ont accordée à un duel 100% US, c’est une réalité. Mais il serait réducteur de restreindre les ressorts d’une rivalité à ses aspects extra-sportifs.

Je dois l’un de mes plus grands chocs tennistiques au visionnage en direct du quart de finale de Bercy en 1994 qui a opposé Pete Sampras à Andre Agassi. Le spectacle était total, entre deux champions à 100% de leurs moyens physiques et techniques et dont les jeux s’imbriquaient à merveille. Je découvrais le « nouvel Agassi », que je n’avais jamais vu aussi régulier en fond de court, ni aussi patient, ni aussi consistant.

Et ce fut le début d’une période qui dura un peu moins d’un an, marquée par une série de duels entre Sampras et Agassi, période certes restreinte dans la décennie 90 mais qui semble la résumer :

  • Bercy 1994, quart de finale : Agassi 7/6 7/5
  • Masters 1994, demi-finale : Sampras 4/6 7/6 6/3
  • Open d’Australie 1995, finale : Agassi 4/6 6/1 7/6 6/4
  • Indian Wells 1995, finale : Sampras 7/5 6/3 7/5
  • Miami 1995, finale : Agassi 3/6 6/2 7/6
  • Montréal 1995, finale : Agassi 3/6 6/2 6/3
  • US Open 1995, finale : Sampras 6/4 6/3 4/6 7/5

Précisons qu’Agassi émargeait au 7e rang mondial à l’ouverture de Bercy en 1994, et qu’au Masters 1994 la victoire de Becker sur Sampras en poule précipita ce dernier vers une demi-finale face à Agassi. Par la suite, en 1995, Sampras et Agassi ne se sont affrontés qu’en finale.

En englobant les Super 9 (les Masters 1000 de l’époque) dans les rendez-vous importants, hors terre battue, seuls deux des neuf tournois de cette période ne débouchèrent pas sur une finale (ou à défaut une confrontation, fin 1994) entre les deux duettistes : Wimbledon 1995, où Becker vint à bout d’Agassi en demi-finale, et Cincinnati 1995, où Sampras s’inclina en quarts contre Michael Stich. En amont dans l’ère Open, on ne retrouve pas la trace d’une rivalité aussi intense sur une année. Et en 2006, lorsque Federer et Nadal ont commencé à se retrouver systématiquement le dernier dimanche, les observateurs firent immédiatement référence à cette période de 1994-1995 ; il va de soi qu’en 2006, personne n’imaginait qu’on en aurait pour beaucoup plus longtemps avec les Fedal… La rivalité entre Sampras et Agassi, qui a évidemment connu des éclipses, n’en a pas moins été d’une intensité exceptionnelle, et alors inédite, pendant 10 mois. Cette seule réalité, même déconnectée de la deuxième époque dorée de leurs affrontements (à partir de 1999), distinguera Agassi comme le principal rival de Sampras. Sur cette période, Pete a eu un vrai opposant, qui disputait peu ou prou les mêmes tournois que lui, qui le retrouvait en finale presque à chaque fois et qui ne l’emportait pas qu’occasionnellement.

La bascule

Telle était la situation, le 10 septembre 1995, lorsque, visages tendus, Pete et Andre pénétrèrent sur le stadium Louis Armstrong. Chacun détenait alors un titre du Grand Chelem en 1995, et l’US Open allait les départager. Cette finale était espérée par le public américain, mais aussi par beaucoup de fans de tennis du monde entier. Rarement, dans l’ère Open, un match aura rassemblé autant d’enjeux.

Parmi ces enjeux, le seul manquant à l’appel était la place de n°1 mondial, qui resterait quoi qu’il arrive la propriété d’Agassi quand les deux hommes iraient se coucher ce soir-là. Le Kid était le tenant du titre, et sortait d’un été immaculé au cours duquel il avait remporté quatre tournois d’affilée ; il avait remporté leur match le plus important, à Melbourne ; en extérieur, Sampras ne l’avait battu que dans les conditions très venteuses d’Indian Wells. A bien des égards, il était donc légitime de faire d’Agassi le favori de cette finale.

On connaît la suite… ou pas. L’autobiographie étant un genre sujet à caution, le regard de l’auteur doit être pris pour ce qu’il est, le regard de celui qui ne livre au grand public que ce qu’il veut bien lui livrer. Quelques éléments me gênent un peu dans la version d’Agassi à propos de ce match.

Il décrit cette défaite comme un grand tournant négatif dans sa carrière. Mais il détaille également sa blessure au pectoral du dimanche matin. Si cette blessure est réelle, il y a évidemment quelque chose de frustrant, de rageant, d’insupportable, à ne pas pouvoir se présenter à 100% de ses moyens pour un match aussi important. Mais si cette blessure au pectoral était la cause de son match assez moyen voire terne, il n’y a pas là de quoi exploser en vol comme il l’a fait, il y a juste à ravaler sa déception, à constater l’évidence – il ne peut battre Sampras en étant diminué – et à donner rendez-vous à Pete pour la prochaine échéance. Pour qu’une fêlure psychologique soit aussi profonde qu’elle ne l’a été pour Andre au soir de ce match, il faut autre chose qu’une blessure.

Agassi, à ce moment-là, a intériorisé l’idée que Pete était un meilleur joueur que lui. Jamais, s’il n’avait été que blessé et diminué, il n’aurait fait ce constat.

Il y a pourtant bien des circonstances atténuantes au ratage du Kid ce jour-là :

  • Vainqueur de quatre tournois d’affilée, auxquels s’ajoutent les six matchs jusqu’à cette finale de l’US Open, Agassi avait connu un été très chargé. L’hypothèse de la fatigue physique est plausible.
  • Le parcours pas si simple d’Andre au cours du tournoi. Avec notamment un Corretja qui le pousse au cinq sets au deuxième tour, puis deux matchs en quatre sets tendus, en quarts et en demis.
  • La fixette sur Boris Becker, qui (selon son autobiographie) était dans le viseur d’Agassi depuis le début de l’été. En le lisant, on comprend que le moment vire à l’obsession pour Andre, qui ne rêve que de prendre sa revanche de Wimbledon et de lui faire payer ses déclarations. En y parvenant non sans mal, Andre n’a-t-il pas laissé trop d’influx nerveux, et du coup peiné à se remobiliser pour le match suivant ?
  • La pression inhérente à la position de tenant du titre et de favori des bookmakers.

Autant de difficultés que n’avait pas, ce jour-là, un Sampras plus frais et qui a mieux géré la pression inédite de ce match. Aussi chargés soient les enjeux de cette finale, il n’y avait aucune raison qu’elle soit davantage qu’un épisode, certes important, dans le duel au sommet que se livraient les deux hommes depuis de longs mois. Remportée par Agassi, elle aurait définitivement consacré ce dernier comme le meilleur joueur du monde. Aux yeux de beaucoup, la victoire de Sampras, sur le moment, n’a fait que rebattre les cartes et relancer l’incertitude quant à la suite des événements.

L’explosion en plein vol

Sauf que les plaies ouvertes dans le mental du Kid par le dénouement de ce match ont commencé à suppurer, et ont mis fin de facto à la saison 1 des grandes manœuvres entre Sampras et Agassi. La rivalité entre les deux hommes a une spécificité par rapport aux autres dans l’histoire du tennis, à savoir l’asymétrie dans le regard que chacun des deux posait sur l’autre.

Que des questions mentales viennent parasiter l’esprit d’un champion s’apprêtant à affronter un adversaire difficile pour lui, c’est vieux comme le tennis. Pete savait que battre Andre était difficile, qu’il devait se donner à 100% pour y parvenir et que ça ne suffirait peut-être pas. Mais à la suite d’une défaite face à Andre, Pete regardait simplement, et posément, ce qui lui avait manqué pour l’emporter, avant de passer au match suivant. Sans se préoccuper outre mesure du prochain match face au Kid, qui arriverait tôt ou tard et sur lequel il conviendrait de se pencher le moment venu. Ce qui manquait à Pete quand il perdait contre Andre était d’ailleurs souvent facile à identifier : son pourcentage de premières balles était en général trop faible.

Rien de tel chez Agassi, qui a vécu ses défaites face à Sampras comme autant de flèches dans le cœur. Open, pour le coup, est assez éloquent sur le décalage profond entre le ressenti d’Andre Agassi tout au long de sa carrière et ce qu’il nous a donné à voir sur le terrain. Dans son paysage mental étriqué, où son père avait fait en sorte qu’il n’y ait rien d’autre que le tennis comme sacerdoce et la place de n°1 mondial comme objectif, l’idée qu’un obstacle majeur pourrait se dresser entre Andre et cet objectif n’existait absolument pas. Lorsque cet obstacle, en la personne de Pete Sampras, se matérialisa sous ses yeux ce jour-là, ce fut une révélation impossible à encaisser. 14 ans plus tard lorsqu’il s’attablera à Open, la plaie sera encore béante.

En s’entourant de Gil Reyes puis de Brad Gilbert, Andre Agassi avait le sentiment d’avoir enfin toutes, absolument toutes les cartes en main pour devenir le meilleur joueur du monde. L’une des phrases les plus importantes d’Open, c’est l’encouragement de Brad au début de leur collaboration en 1994, où il prévient Andre que tirer la quintessence de son potentiel va lui prendre quelques mois, qu’il essuiera des défaites, mais qu’à un moment il sentira un déclic dans son jeu, cette capacité à jouer le bon coup au bon moment. Et Brad de conclure que dès lors que ce déclic arrivera, il n’y aura plus aucune raison pour qu’Andre ne devienne pas le n°1 mondial. Le point important dans cet échange, c’est que Brad ne parle à Andre que de la place de n°1 mondial, alors qu’Andre n’a en tête que de dépasser Pete Sampras ; la nuance est de taille. Et Brad avait presque raison, il lui manquait juste la dernière pièce du puzzle, celle qui n’appartenait qu’à Andre : cette fixation sur Sampras.

Lorsqu’Andre Agassi rentre sur le court ce 10 septembre 1995, il surfe depuis de longs mois sur une vague quasi-ininterrompue de succès. Il n’a jamais été aussi fort, aussi en forme, aussi discipliné, aussi concentré sur son sujet, aussi bien entouré. Cette défaite, il la voit comme la démonstration que, bien qu’il ait mis toutes les chances de son côté, Pete est au-dessus de lui, et donc que tous ces efforts auront été vains. La chute en sera d’autant plus brutale.

Les vaches maigres

La période 1996-1998 apparaît comme terne du point de vue de la lutte pour le trône mondial. La faute à Andre Agassi, sûrement, qui entame une dégringolade vers les abîmes du classement. La faute aussi à une concurrence pas au niveau.

Boris Becker remporte un dernier grand titre à Melbourne en 1996, et livre à Sampras la plus furieuse des oppositions en finale du Masters de la même année. Mais Boris joue là sa dernière grande année, son poignet le lâche à Wimbledon et il devient un intermittent du tennis, au point que sa participation à ce fameux Masters 1996 restera longtemps incertaine.

Michael Chang traverse cette période en embuscade ; n°2 mondial la plupart du temps, il ne parvient pas à tirer profit d’un affaiblissement physique de Sampras. Fragilisée par la perte de son titre à Wimbledon contre Richard Krajicek, la place de n°1 mondial de Pete ne tient plus qu’à un fil à l’ouverture de l’US Open 1996. Mais après un légendaire combat face à Corretja, Sampras barre la route à Chang avec autorité en finale. Ce dernier ne profite même pas des absences de son rival encombrant, notamment à l’US Open 1997, où là encore la place de n°1 mondial est à sa portée. Kafelnikov, Rafter et Kuerten remportent leur premier grand titre, sans avoir à affronter Sampras (à Roland 1996, Kafel n’a pas battu Sampras, il a battu son cadavre) et sans menacer sa place de n°1 mondial.

1998 sera l’année d’un duel à distance, purement mathématique, entre un Sampras dont les forces déclinent et dont l’étreinte sur le tennis mondial se desserre inexorablement, et un Marcelo Rios régulier mais aphone en Grand Chelem, et dont la finale australienne en début d’année sera la seule de toute sa carrière. Alors que Pete commence à subir les effets de la thalassémie, l’absence d’un véritable rival se fait cruellement ressentir.

S’ensuit un premier semestre 1999 où les hasards des points gagnés ou perdus amènent Pete Sampras à portée de fusil de plusieurs joueurs. C’est ainsi que Moya, Kafelnikov et Rafter décrochent le fauteuil suprême pour une poignée de semaines chacun, sachant que Krajicek rate de peu l’opportunité de se joindre à la liste.

Le retour du Kid

C’est donc dans un contexte de grande instabilité au sommet, qui a priori ne le concerne même pas, qu’Andre Agassi aborde l’édition 1999 de Roland-Garros.

Car entre déprime, addictions, nouvelles résolutions, case challengers et discipline de moine, Andre Agassi s’est reconstruit pierre par pierre. Enfin résolu à jouer au tennis pour lui-même et non par projection des ambitions de son père, il réussit un beau retour sur le devant de la scène en 1998, saison qu’il termine à la 6e place mondiale. Son premier semestre 1999, plombé par son divorce avec Brooke Shields, n’en sera que plus décevant. Blessé à l’approche de la quinzaine de l’ocre parisien, il est d’autant moins favori que sa dernière apparition en deuxième semaine à Roland remonte à quatre ans et que la lenteur de la surface semble désormais jouer contre lui.

Inexistante en début de quinzaine, fragile après avoir frôlé la défaite au deuxième tour face à Arnaud Clément, la confiance du Kid de Las Vegas va grandir au fil du tournoi, surtout après sa victoire probante contre le tenant du titre Carlos Moya, marquée par des échanges d’une violence inouïe. Et cette armure de confiance lui sera cruciale en finale pour remonter un handicap de deux sets face à Medvedev. Cette victoire inattendue catapulte Agassi de la 13e à la 4e place mondiale ; et à l’ouverture de Wimbledon, le Kid fait désormais partie des n°1 potentiels à l’issue du tournoi.

L’été indien de Sampras

Et les nostalgiques des duels Sampras-Agassi de se réjouir de l’arrivée, tant attendue, de la saison 2. Ils sont loin d’imaginer à quel point ils vont être comblés, et rapidement de surcroît. D’emblée, Agassi démontre à tous que son triomphe à Roland Garros, aussi inattendu soit-il, n’était pas un feu de paille, et atteint avec autorité la finale à Wimbledon pour y défier un Sampras alors en quête d’un sixième titre dans le Temple. Ce jour sera celui de Sampras : absolument divin du début à la fin, il verrouille ses mises en jeu pour mettre une pression monstrueuse sur les jeux de service d’Agassi. Ce dernier, pourtant extrêmement solide, ne peut éviter une défaite en trois sets. Ce sera l’un des plus beaux matchs de la carrière de Pete.

Par un hasard du classement, ce Wimbledon, au cours duquel Patrick Rafter atteint les demi-finales, place les trois hommes dans un mouchoir pour la place de n°1 mondial… et c’est Agassi, bien que vaincu en finale, qui émerge en tête. S’ensuit un été de fausse instabilité, marqué par une – et une seule – semaine où Rafter accède au trône suprême, marquée surtout par deux nouveaux duels Sampras/Agassi, en finale de Los Angeles et en demi-finale de Cincinnati, tous deux remportés par Sampras. Deux chefs-d’œuvre méconnus de leur rivalité, au cours desquels Agassi fait mieux que se défendre mais se fait coiffer dans le money time. Sampras s’offre également au passage une magnifique revanche sur Rafter en finale de Cincinnati. Le Californien affiche alors un niveau de jeu hallucinant, son talent est à son apogée et sa puissance au service, à la volée, mais aussi en coup droit, sont dévastatrices.

Revenu sur le trône à la veille de l’US Open, Pete Sampras en est alors le favori légitime, et tout le monde attend désormais de savoir si le Kid va se contenter de la position de faire-valoir en finale. La question restera sans réponse : victime d’une hernie discale, Sampras déclare forfait à l’ouverture du tournoi, et Rafter abandonne dès le premier tour face à Pioline. Débarrassé de son tourmenteur attitré et d’un rival dangereux (double tenant du titre), Agassi file sans trop d’émotions vers un titre dont il est devenu le grand favori. Sa place de n°1 mondial ne sera plus menacée d’ici la fin de l’année, Sampras blessé ne pouvant défendre ses points de fin 1998, période où il avait enchaîné les tournois en Europe afin de s’assurer de la place de n°1 mondial en fin d’année.

Forfait à Bercy après une difficile victoire contre le modeste Espagnol Francisco Clavet, Pete Sampras émarge au 5ème rang mondial à l’ouverture du Masters, il est à court de compétition. Dans la phase de poules, il s’incline lourdement face à Dédé (6/2 6/2).

Sa montée en puissance n’en sera que plus soudaine. Vainqueur de Kuerten et Lapentti en poules, puis de Kiefer en demi-finale, Pete s’offre une nouvelle victoire de référence sur Agassi en finale (6/1 7/5 6/4) à l’issue d’une nouvelle démonstration de force. Eblouissant de bout en bout – sur une surface qui lui est favorable face à son rival – Sampras conclut de la plus belle des manières son deuxième semestre 1999, au cours duquel il n’aura pratiquement pas connu la défaite (abandon à Indianapolis, forfait à Bercy, défaite sans conséquence en poules au Masters). La saison 1999 a remis sur le devant de la scène le couple infernal du tennis américain de la décennie écoulée, mais elle débouche sur un paradoxe : Agassi est un n°1 mondial incontestable, mais Sampras l’a battu à quatre reprises, notamment en finale de Wimbledon et du Masters, et peut légitimement être encore considéré comme le meilleur joueur du monde.

Le sommet des dieux

C’est lesté de cet enjeu que s’ouvre l’Open d’Australie du nouveau siècle. N°3 mondial, Sampras se retrouve dans la même moitié du tableau qu’Agassi. Ce n’est pas une finale cannibale qui nous attend, ce ne sera qu’une demi-finale cannibale. Hormis un troisième tour WTF de Sampras où il remonte un handicap de deux sets face à Wayne Black, les duettistes avancent sans trop d’émotions vers le dernier carré où ils se sont donné rendez-vous.

Une pluie d’aces et des coups de mutants côté Sampras, des retours et des passings prodigieux côté Agassi, tout le monde se régale devant la partie de Tetris, d’une intensité physique saisissante. Sampras brille de tous ses feux, la puissance de ses volées est phénoménale, et s’il s’écroule physiquement au cinquième set, ce n’est pas sans avoir livré une performance de haute volée dans les duels de fond de court. Pour Sampras, l’heure n’est pas encore à se reposer se reposer sur les services adverses une fois le break en poche, tendance récurrente sur les dernières années de sa carrière. Agassi devra rester vigilant du début à la fin sur ses jeux de service, et encaisser de nombreux points gagnants du fond du court.

Le legs à la postérité de ce match reste le tie-break du quatrième set, dont les 12 points seront tous gagnants. Sampras y réussit deux aces sur seconde balle, ainsi qu’un improbable passing croisé de coup droit en bout de course… mais Agassi ne lâche rien, et la qualité de ses retours de service fait, de justesse, la différence. Si l’on doit retenir une seule séquence de la rivalité Sampras-Agassi, ce tie-break s’impose haut la main ; jamais leur face-à-face n’a atteint une telle intensité.

Il n’a manqué à ce match qu’un cinquième set serré : à genoux physiquement, Pete n’a plus rien à donner, et encaisse un 6/1 injuste au regard du reste du match. Mais la victoire, ce jour-là, s’est bien offerte au meilleur des deux hommes, Agassi, qui a fait de la durée du match un allié précieux et a survécu à un déluge de 37 aces.

Une douceur pour le dessert

Ce duel de Melbourne va signer, paradoxalement, la fin de la saison 2 des grandes manœuvres entre Agassi et Sampras. Le kid de Las Vegas vient de conforter avec autorité son statut de n°1 mondial et de s’extirper de la position inconfortable de victime préférée de son rival. Mais sa propre série de succès (coiffée de trois titres du Grand Chelem en huit mois) va connaître un coup d’arrêt.

Quant à Pete, son dernier titre à Wimbledon, quelques mois plus tard, a des allures de chant du cygne. De plus en plus sujet à des coups de pompe physiques, il est désormais condamné à écourter les échanges (pas plus de 3-4 coups de raquette), ce qui augmente les déchets de son jeu. La jeune garde, désormais équipée de grands tamis, parvient à retourner son service avec la puissance de l’envoyeur. Marat Safin et Lleyton Hewitt à l’US Open, Roger Federer à Wimbledon, Gustavo Kuerten au Masters, anéantissent ses espoirs de garnir encore son étagère de trophées majeurs. Et le Californien, désormais irrégulier, dégringole au classement.

Aussi, lorsque Sampras terrasse Patrick Rafter à l’US Open 2001 pour s’offrir un duel face à son grand rival tout de noir vêtu, c’est presque une surprise de le retrouver là. Dédé est alors un n°2 mondial lorgnant clairement sur la place de n°1 en fin d’année. Ils se sont affrontés deux fois cette année-là, pour deux nettes victoires d’Agassi au terme de matchs oubliables. Dans un grand jour au service, Sampras envoie la sulfateuse ce soir-là, au point que le divin chauve ne trouvera pas la moindre ouverture sur le service adverse ; mais lui-même reste très ferme sur ses engagements, tout se jouera sur les nerfs, lors des tie-breaks, et les nerfs de Pete seront les plus solides.

Lorsque les duettistes pénètrent sur le Stadium ce soir-là, l’ovation qui les accueille tient plus à une nostalgie qu’à l’intérêt réel de ce match dans l’histoire de leur rivalité. Le public, enthousiaste et partagé, semble leur dire « on est ravis de vous voir, ce sera sans doute la dernière fois alors on veut juste en profiter. Et profitez-en aussi, lâchez-vous ». De fait, tout le monde en profitera ce soir-là, même le vaincu : dans les tribunes, le ventre de Steffi Graf s’arrondit, et le tennis n’est pas tout dans sa vie. Il n’est plus question de domination sur le tennis, chacun des deux protagonistes est juste conscient que les occasions de retrouver son rival de l’autre côté du filet seront de plus en plus rares, et seront tributaires des circonstances que les tirages au sort des tableaux voudront bien leur aménager. Aussi, quand une standing ovation accueille le début du dernier tie-break, Agassi et Sampras, aussi pudiques l’un que l’autre, n’en sont pas moins saisis par l’émotion, la même émotion qui traverse les tribunes. On est juste contents d’être là, et on en profite.

Ce ressenti général pèse lourd dans le regard rétrospectif que les fans de tennis posent sur ce match, certes marqué par de splendides échanges, mais dont on pourrait retourner en défaut ce qui est généralement présenté comme une qualité : aucun des deux joueurs, en 48 occasions, n’a réussi à ravir la mise en jeu adverse, une statistique flatteuse ni pour l’un ni pour l’autre.

Le pousse-café

A ce stade, Sampras ne semble plus avoir grand-chose dans la raquette. S’il prend une belle revanche sur un Marat Safin loin de son meilleur niveau en demi-finale, c’est pour mieux se faire cueillir physiquement en finale, contre un autre nouveau venu à ce niveau, Lleyton Hewitt. Pete n’a plus d’essence dans le réservoir… et semble-t-il plus rien à donner si l’on en croit sa feuille de résultats les mois suivants. A une époque où tous les champions – sauf Agassi – finissent carbonisés à 30 ans, le Californien traine sa peine. Battu par des anonymes lors des premiers tours des tournois auxquels il participe, il connaît en 2002 deux défaites particulièrement humiliantes sur son gazon chéri : en Coupe Davis contre un Alex Corretja qui ne goûte guère le tennis sur herbe, puis à Wimbledon face à l’anonyme George Bastl, qui le domine en cinq sets.

A l’ouverture de l’US Open 2002, Sampras doit défendre la majeure partie des points ATP qu’il lui reste ; en cas de défaite prématurée, c’est une plongée vers les profondeurs du classement qui l’attend. Au troisième tour, cinq sets lui sont nécessaires face à Rusedski, et son adversaire battu pronostique sa défaite au tour suivant. Entamé physiquement, Pete sait que son pourcentage de premières balles sera déterminant ; sur le service adverse, il se doit de prendre tous les risques pour écourter les échanges. Ce huitième de finale, face à Tommy Haas, sera peut-être le moment de bascule du tournoi. Face au n°3 mondial, Sampras se repose sur les jeux de service adverse, attendant quelques fautes adverses annonçant l’ouverture. Pete s’impose en quatre sets serrés, au terme d’un match qui restera le brouillon tactique de sa finale face à Agassi, dont les schémas de jeu sont proches de ceux de l’Allemand. En quarts, Pete se sent pousser des ailes face au jeune Andy Roddick qui craque totalement sur son service, avant une demi-finale parfaitement négociée en trois sets face à Schalken.

Voilà donc, à la surprise générale, le Californien à nouveau en finale face à son meilleur ennemi Andre Agassi, qui a fait le sale boulot en le débarrassant du tenant du titre Hewitt en demi-finale. Contrairement à Sampras, le Kid est encore sacrément dans le coup, ses résultats sont aussi réguliers qu’éblouissants et il lorgne clairement sur la place de n°1 mondial détenue par Hewitt. Autant dire que personne ne donne cher de la peau de Sampras avant cette finale, bien qu’Agassi ne l’ait encore jamais battu à New York.

La clé de ce dernier affrontement, plus que pour tous les autres, sera le pourcentage de premières balles de Sampras. Au cours de cette dernière semaine, Pete a élevé ce pourcentage, que ses nombreuses doubles-fautes n’ont pas entamé. Elevant sa mise en jeu au rang de forteresse imprenable, il peut mettre la pression sur le service adverse, quitte à la relâcher complètement une fois le break en poche. A trois reprises dans ce match, Pete a pris le service d’Andre, et sa victoire ne repose que sur ces trois jeux. Et notamment le dernier break, à 4/4 au 4e, léger moment de frustration pour le Kid qui vient de laisser échapper plusieurs balles de break au jeu précédent et qui va perdre sa mise en jeu au pire moment pour lui. Sampras n’a plus qu’à servir…

Une histoire des années 90

Pete Sampras et Andre Agassi ont été rivaux, et cette rivalité ne fut pas que médiatique ; elle repose sur plusieurs séries d’affrontements marqués par l’enjeu de la domination du tennis mondial. Sur le moment, en 1995, il était légitime d’y voir une rivalité inédite, leurs affrontements répétés d’un tournoi sur l’autre n’ayant alors pas d’équivalent au cours des années précédentes.

Toutefois, les chiffres de cette rivalité n’en disent pas tout, ils n’en disent même pas grand-chose.

L’histoire du tennis a connu quelques rivalités marquantes pour le trône, qu’il soit officiel ou officieux : Kramer, Gonzales, Hoad, Rosewall, Laver, Newcombe, Connors, Borg, McEnroe, Lendl, Edberg, ont livré des joutes mémorables, tout comme le trio Fedalic au cours du XXIe siècle. Mais tous ces champions, aussi différents soient leurs jeux et leurs personnalités, ont entretenu avec une constance remarquable une farouche volonté de s’emparer du sceptre et de le conserver.

A la liste ci-dessus, il faut évidemment ajouter Pete Sampras. Mais sûrement pas Andre Agassi.

Dans la configuration particulière qui fut celle des années 90, Sampras fut le joueur dominant, qui s’assuma comme tel et qui, jusqu’au bout, ne se fixa pas d’autre objectif que de gagner des Grands Chelems et d’agrandir, année après année, son armoire à trophées. Peu lui importaient ses adversaires, son attitude sur le terrain était celle d’un champion persuadé qu’en faisant ce qu’il fallait, il soulèverait le trophée à la fin. Quand on y réfléchit, il faut un orgueil démesuré pour raisonner de la sorte ; mais ainsi sont faits les grands champions.

Le Kid de Las Vegas a-t-il sa place dans cette liste ? Oui, si l’on regarde son palmarès. Non, si l’on examine de plus près le rapport totalement névrotique qu’il a entretenu avec son sport et avec le grand rival qui s’est dressé sur sa route. Programmé par son père, dès son plus jeune âge, à devenir le meilleur joueur du monde, Andre Agassi a longtemps joué au tennis pour des raisons qui ne lui appartenaient pas. Et si, à plusieurs reprises, il a envisagé d’arrêter purement et simplement le tennis, il n’a pas franchi le pas car son père ne lui avait strictement rien mis d’autre dans la tête, et il n’avait donc pas la moindre idée de ce qu’il aurait pu faire d’autre. L’idée qu’un autre joueur soit capable de s’interposer entre lui et la place de n°1 mondial n’entrait même pas dans son imagination. Lorsque cette idée se concrétisa avec Sampras, son obsession se détourna de la place de n°1 mondial pour s’orienter vers ce rival. Et son échec de l’US Open 1995 fut pour lui insupportable.

Aucun autre champion, probablement, n’a vécu une défaite aussi durement qu’Andre Agassi ce jour-là. Par rapport aux champions cités plus haut, sa carrière au plus haut niveau se distingue par de longues éclipses, et notamment celle de 1995-1997, au cours de laquelle le tennis disparut tout simplement de son champ de vision. La défaite fait infiniment plus de mal que la victoire ne fait de bien, écrit-il dans son autobiographie. Sans doute l’une des phrases les plus importantes et les plus sincères de son livre, comme en attestent les hauts et – surtout – les bas de sa carrière. Mais une phrase qu’aucun des autres grands champions de l’histoire du tennis ne serait prêt à contresigner. Pour douloureuse que soit une défaite, et bien que certains d’entre eux revendiquent la haine de la défaite davantage que l’amour de la victoire, aucun n’a vrillé pendant de longs mois comme Andre l’a fait à dater de ce 10 septembre 1995. Tous s’en sont remis, sauf lui.

Ce qui fait l’originalité de la rivalité Sampras-Agassi ne tient donc, ni dans la récurrence de leurs affrontements, ni dans la diversité de leurs jeux, ni dans les à-côtés médiatiques dont elle a été entourée. Ce n’est pas la rivalité Sampras-Agassi qui est originale, c’est Andre Agassi lui-même qui occupe une place totalement à part dans l’histoire du tennis. A part, pour la puissance financière et médiatique qu’il a représentée tout au long de sa carrière. A part, parce qu’il a débarqué sur le circuit professionnel doté d’un jeu révolutionnaire mais lesté d’un cerveau tourmenté au sujet de sa place dans ce monde et dans ce sport, tourments que ses victoires et ses défaites n’ont absolument pas résolus. A part, enfin, parce qu’il nourrissait à l’endroit de son grand rival une obsession à nulle autre pareille.

Oui, Sampras et Agassi ont été des rivaux, et pas des moindres.

Oui, les défaites d’Agassi face à Sampras – et notamment à l’US Open – sont les jalons essentiels de leur rivalité, tout simplement parce qu’ils ont été vécus comme tels par la victime, Agassi.

Oui, Agassi ayant été, pour de bonnes et de mauvaises raisons, globalement plus populaire que Sampras, le grand public a épousé le point de vue d’Agassi et réserve une place de choix à leur rivalité dans l’histoire du tennis.

Et oui, leur duel de Melbourne en 2000 n’occupe qu’une faible place dans cette rivalité, tout simplement parce qu’elle a débouché sur une victoire d’Agassi.

Reste que je ne regrette pas d’avoir séché les cours ce jour-là.

About 

Grand passionné de tennis depuis 30 ans.

Tags: ,

162 Responses to Le sommet des dieux

  1. Sebastien 24 septembre 2022 at 02:11

    Quelle immense émotion que ce départ de Rodge ! Ce final était magnifique avec un Nadal qui pleurait presque autant.

  2. Achtungbaby 28 septembre 2022 at 16:43

    Petit bilan de la Laver Cup et des adieux de Fed.

    Points négatifs :

    – sans doute pas la compétition avec le meilleur bilan carbone. L’opulence est partout et ça sens un peu trop le fric à mon gout, depuis les jets privés jusqu’aux bouteilles de champagne gâchées en mode F1. Tout est fait pour que les joueurs soient bien accueillis, mais trop c’est trop.

    - trop d’interviews creuses, sans doute pas la seule compète concernées, mais là avec le concert de louanges pour Fed, c’était vraiment lourd sur 3 jours.

    - un intérêt sur le moyen terme qui va être mis à rude épreuve avec le départ des 3 monstres. Voir Djoko cocher un Fedal ou voir Ruud cocher TsiTsi, ça n’aura pas vraiment la même saveur ni le même intérêt pour les groupies.

    - Une cohésion d’équipe sur la base d’une opposition Europe/World qui reste à trouver, là où c’est plus évident en golf avec la Rider.

    Points positifs :

    - une sortie très réussie pour FED. Il ne pouvait guère rêver mieux, malgré la double défaite (son match et son équipe) qui n’a pas d’importance, à part remuer le couteaux dans la plaie (match perdu avec BdM sur son service…). Des collègues plutôt sincères, yc Djoko pour qui ça n’était pas forcément évident.

    - un très bon niveau de jeu, loin d’une exib classique. Certes les joueurs se remettent sans doute vite d’une défaite en laver cup (à voir si Tsitsi va digérer rapidement, son ego a du en prendre un coup quand même) mais le niveau était vraiment très bon et chacun a visiblement à cœur de marquer des points pour son équipe. La encore, à voir comment l’absence des 3 monstres aura une influence sur la motivation de chacun.

    - un Nadal en pleurs qui assume le fait d’être sensible et de pleurer. Un très bon point contre la masculinité toxique.

    Bref, globalement un bon moment de tennis/groupie.

    • Achtungbaby 28 septembre 2022 at 16:50

      * coacher, pas cocher !

    • Colin 28 septembre 2022 at 18:43

      Plutôt d’accord avec ce bilan achtungbabyesque.
      J’ajouterais quelque chose concernant le lieu. Jusqu’ici la Laver Cup s’était tenue à son motto originel à savoir d’être organisée dans des grandes villes dépourvues de gros événements tennistiques : Grands Chelems, M1000, Masters Cup (même pas un ATP 500).
      Au maximum, un ATP 250 en plein air sur terre battue (Genève), donc rien à voir.
      Mais en 2022 on voit bien que Fed et Godsick ont cédé aux sirènes du gros gras pognon en choisissant Londres, complète entorse à leurs habitudes.
      Alors que des tas de grandes villes européennes auraient très bien pu faire l’affaire en respectant la règle (non écrite) initiale (Berlin, Bruxelles, Amsterdam, Dublin, Lisbonne, Porto, Francfort, Manchester, Liverpool, Glasgow, etc. etc.).
      Bonne nouvelle, 2023 => Vancouver, on revient aux fondamentaux.
      Quid pour 2024?

      • Anne 28 septembre 2022 at 21:12

        En 2024, on le sait déjà : la Laver Cup se jouera à Berlin. Et il y aura des changements de coachs aussi. C’était dans l’intérêt de la O2 Arena de proposer d’accueillir la Laver Cup au moment où elle perdait le Masters… la Laver Cup elle gagnait la seule salle indoor d’Europe capable de rivaliser un tant soit peu avec les salles nord-américaines…

        En 2021, il n’y avait pas un seul membre du Big 4 dans l’équipe européenne et non seulement elle aura été jusqu’à présent l’édition la plus survolée par l’Europe mais surtout les joueurs ne se sont pas privés de se prodiguer des conseils. Il serait surprenant que RF ne devienne pas coach de l’Europe à partir de 2024 et dans ces cas là, on risque de non pas lui reprocher de ne quasi rien dire façon Borg mais au contraire de ne pas savoir s’arrêter…

        Pour ce qui est des autres reproches faits à la Laver Cup en fait ils peuvent être faits au tennis en général… le calendrier n’est de ce point de vue là quand même pas un modèle vertueux, bien au contraire. Avec pas mal d’aberrations même. Et les déplacements se font régulièrement aussi en jet, etc.. Et les joueurs, pour la plupart n’ont quand même pas attendu la Laver Cup pour offrir régulièrement des interviews peu intéressantes. Je vous conseille dans le genre les interviews réalisées par la FFT pour rendre hommage à RF… pas sûr que celui-ci ait eu la moindre poussière dans l’oeil si jamais quelqu’un a eu l’idée de lui montrer la vidéo… que ce soit niveau pédigrées comme niveau banalités…
        Après n’est ce pas le tennis en général qui peut s’inquiéter sur son avenir, même à court terme avec le départ progressif du Big 3? Ce serait amusant de faire un sondage aujourd’hui auprès du grand public : qui sont les deux derniers vainqueurs de l’US Open chez les hommes. Je pense qu’on peut même pousser jusqu’à se limiter qu’à la seule dernière édition et être bien surpris des réponses…. L’édition de Wimbledon a été faiblarde, l’US Open très bonne mais qui l’a vu, hors les adieux de Serena Williams ?

      • Colin 29 septembre 2022 at 17:37

        Berlin, merci, je ne savais pas, mais ça fait sens !
        Si Federer remplace Borg comme capitaine, alors je suggère que McEnroe soit mis à la retraite par la même occasion, et remplacé par… DEL POTRO évidemment ! ça lui permettra de se refaire un peu la cerise financièrement parlant. Sinon… hé ben pourquoi pas Roddick, ce serait rigolo qu’il continue après la retraite de se faire martyriser par Fed :mrgreen:

        • Anne 30 septembre 2022 at 07:18

          A priori comme Borg, McEnroe va arrêter à l’issue de l’année prochaine. Je trouve aussi que Roddick comme Del Potro seraient des capitaines monde tout trouvé. Roddick serait peut être le plus expressif sur le banc des deux

          • Achtungbaby 30 septembre 2022 at 09:52

            c’est sûr que Roddick, vu ses états de services en conf de presse durant sa carrière, serait parfait pour le rôle !

  3. Montagne 30 septembre 2022 at 14:04

    A Annecy, cette semaine c’est le festival du cinéma italien comme toutes les années depuis 40 ans. Un régal pour les cinéphiles.
    Mercredi soir, j’ai assisté, dans un petite salle, à un film documentaire ayant pour titre « Una squadra », film réalisé par Domenico Procacci. Ctte squadra, c’est l’équipe de Coupe Davis italienne des années 1975/1978. Elle est coachée par Nicola Pietrangeli, icône du tennis italien des années 60, vainqueur à Roland Garros en 1959 et 1960? et deux fois finaliste (61 et 64).

    Les joueurs étaient Adriano Panatta, Corrado Barazzutti, Paolo Bertolucci et Tonino Zugarelli.

    On retrouve les débats entre les joueurs, les officiels, les journalistes, les politiques pour savoir si l’équipe devait aller au Chili jouer la finale contre l’équipe locale. Chili alors sous le régime de Pinochet et dont l’équipe soviétique avait boycotté la demi-finale.

    Les italiens gagneront la finale sur terre battue (4/1).

    Le film alterne des images des matchs, de l’ambiance militaro-sécuritaire entourant la rencontre (le stade de tennis étant attenant au stade de foot de Santiago qui avait servi en 1973 à l’enfermement-et à la torture- des opposants au coup d’Etat) et des interviews des joueurs (italiens et chiliens).

    On suit également d’autres matchs de Coupe Davis de l’équipe italienne de cette époque, notamment un match Italie/Espagne à Barcelone qui se termine par un pugilat dans les tribunes entre Panatta et des spectateurs espagnols et un double entre les italiens et les britanniques avec le bel Adriano s’entêtant à servir le coup droit de Taylor(son point fort) par pur orgueil au désespoir de Bertolucci son partenaire.

    Le film insiste sur la dichotomie de l’équipe italienne entre Panatta et Bertolucci d’un côté, les bons vivants, se payant un retour en Concorde d’une exhibition en Argentine pour profiter d’une journée à Copacabana, et Barazzutti et Zugarelli d’un autre côté rentrant de Buenos Aires par un vol commercial.

    Ce film est un montage cinéma d’une série produite pour Sky Italie, en quatre épisodes. Si quelqu’un a accès à cette série, regardez la, ça vaut le coup pour les amateurs de tennis de cette époque.

    Ah !! la nostalgie des raquettes en bois, du toucher de balle, des plongeons de Panatta au service, de sa classe et de son look de play boy.

    • Montagne 30 septembre 2022 at 14:20

      Bien sûr, les plongeons de Panatta sont au filet et non pas au service, faut pas exagérer !

Laisser un commentaire

info login

pour le login activer sur votre profil la barre d'outils

Demande d’inscription

contactez-nous à : 15-lovetennis@orange.fr

Archives

Commentaires récents

Suivez nous sur Twitter

@15lovetennis