Carpet Heresy

By  | 29 juin 2026 | 0 Comments | Filed under: Actualité, Opinion

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Je propose de faire de Wimbledon un Grand Chelem indoor, disputé sur moquette à la fin de la saison régulière.

Ouais.

Présenté de manière aussi abrupte, j’entends d’ici les cravates de l’AELTC apercevoir, un siècle presque jour pour jour, le fantôme de Suzanne Lenglen. Je les rassure. D’une part, je ne prétends pas, avec mes billets sur un forum francophone à audience confidentielle, au premier atome de l’aura de la Divine des années folles. Et d’autre part, mon hérésie est un écho direct à l’actualité juridique de Wimbledon.

La querelle de Wimbledon Park

Le club très select de Wimbledon est actuellement devant les tribunaux pour soutenir la viabilité du projet d’agrandissement du Temple – il s’agit de… tripler sa superficie. L’objet de la bataille est le site de Wimbledon Park, séparé de l’enceinte de Wimbledon par une route, et qui abrite notamment un lac et un golf. L’organisation Save Wimbledon Park, composée notamment d’habitants du quartier, rappelle que l’AELTC s’est à plusieurs reprises engagée à n’utiliser cet espace qu’à des fins d’activités de loisirs ou comme espace ouvert. Elle brandit également, non sans raison, la perspective de carnage environnemental que porte ce projet.

Les arguments officiels de l’AELTC sont les suivants :

  1. L’attractivité et le prestige des qualifs elles-mêmes : avec les nouvelles installations, l’affluence des qualifications pourrait passer d’environ 2 000 spectateurs par jour à 10 000, tandis que les joueurs pourraient s’entraîner et jouer sur le site principal dès le début, et même en amont de la Quinzaine sacrée.
  2. Le manque de courts d’entraînement : en matière d’installations d’entraînement, Wimbledon est en retard sur le reste — et en tant que surface vivante, les courts en gazon ne peuvent pas supporter le même niveau d’usure que l’acrylique ou la terre battue.
  3. Une nouvelle enceinte de prestige : un troisième court important, le Parkland Show Court, d’une capacité de 8 000 places.
  4. La contrepartie environnementale/publique comme argument de légitimation : amélioration de la santé du lac ornemental du parc et création de nouveaux habitats pour la faune, ainsi qu’un nouveau parc public de 9,4 hectares.

Mettons de côté l’argument 4, bien dans l’air du temps, consistant à dire que prendre une surface à la nature revient à la protéger. Ce n’est clairement pas l’objectif premier de l’AELTC.

Passons à l’argument 3. Wimbledon est en compétition directe avec ses trois voisins du Grand Chelem, il s’agit là d’un argument économique classique (ce qui n’en réduit pas la pertinence). Avant même parler de moquette, relevons que Wimbledon contient 53 courts de tennis au total, dont 18 seulement sont en gazon. Le nombre de courts annexes du site n’est pas dimensionné par le nombre de joueurs ou par le volume d’heures de jeu, il l’est par la nécessité de faire tourner les gazons fragiles pour éviter leur usure. Si on change cette variable — en remplaçant le gazon par une autre surface qui encaisse l’usage répété sans dégradation comparable — le nombre de courts nécessaires baissera mécaniquement, ce qui libèrera une place probablement significative, entre autres pour construire un nouveau court important. Le court n°1 actuel (12 400 places) a lui-même été construit en 1997 à l’intérieur de l’enceinte historique, et plus récemment, l’extension de 2019 a entraîné la démolition pure et simple du Court 19, remplacé par une esplanade publique. La perspective d’un « gros » court supplémentaire dans la superficie actuelle n’a jamais été – publiquement du moins – envisagée par l’AELTC, qui considère le gazon comme une donnée intangible ; elle appelle néanmoins à une réflexion sur les espaces de l’enceinte historique, dont j’ignore la part de la superficie réellement occupée par les terrains et les spectateurs durant la quinzaine.

Quant aux arguments 1 et 2, ils sont en fait liés au 3. La nécessité de délocaliser les qualifications à Roehampton et le constat du manque de courts d’entrainement relèvent de la même logique : il faut plus de courts en gazon pour en équilibrer l’usage, les terrains peinent à tenir deux semaines, une troisième semaine est inenvisageable.

L’unique véritable argument de l’AELTC repose donc sur les contraintes du gazon en tant que surface utilisée pour le haut niveau.

Un dossier à charge

Rappelons les critiques qu’appelle la surface elle-même, elle est un motif récurrent depuis 15 ans. Maria Sharapova avait qualifié les courts de dangereux en 2013 après être tombée trois fois, et Victoria Azarenka comme Caroline Wozniacki s’étaient retirées du tournoi avec une blessure à la cheville consécutive à une chute cette même année. En 2021, Djokovic a glissé plusieurs fois face à Draper en disant chercher encore son jeu de jambes sur un gazon assez glissant, assez humide, tandis que Federer a profité de l’abandon sur blessure d’Adrian Mannarino après une glissade.

L’AELTC elle-même a institutionnalisé une réponse à ce problème. Depuis 2022, le club autorise certains joueurs à s’entraîner sur les courts principaux avant le début du tournoi, dans le but d’user le gazon neuf, réputé glissant, pour le rendre plus sûr — une politique anti-glissade instaurée après la chute de Serena Williams en 2021. Sinner et Djokovic l’ont fait encore la semaine dernière sur le Centre Court. Il ne s’agit donc pas d’un ressenti de joueurs frustrés après une défaite, c’est devenu une politique officielle de gestion du risque, ce qui change le statut de la question : l’institution reconnaît elle-même, par ses actes et non plus seulement par les plaintes qu’elle subit, qu’un gazon neuf lors de la première semaine est une source de danger identifiée qu’il faut corriger artificiellement avant que le premier service du grand tableau ne soit frappé.

Terminons ce bref inventaire en rappelant que le gazon est une surface pratiquement disparue aujourd’hui. Compte tenu de l’expertise annuelle en jardinage qu’il nécessite, la deuxième moitié du XXe siècle lui a été fatale. Forest Hills, stade sous-dimensionné pour un Grand Chelem, l’a délaissé en 1975, avant même de déménager vers un nouveau site. Quant à l’Australian Open, le déménagement vers Flinders Park en 1988 a été l’occasion pour Tennis Australia de se débarrasser de cette surface décidément encombrante. Le gazon est le témoin d’une époque, celle où la pratique du tennis consistait à laisser sa cravate au vestiaire pour taquiner la balle dans une ambiance bucolique. Le haut niveau de 2026 appelle d’autres décisions.

Vers un calendrier cohérent

Avec le storytelling de sa période relâche sur ses réseaux sociaux, Casper Ruud ajoute, sans le vouloir, une pièce à mon dossier. Ayant achevé Roland Garros sur les rotules, il a estimé que l’heure était venue de baisser le pied. Casper est un gentil garçon, il ne dira jamais que Wimbledon n’a pas grande importance pour lui, mais il l’a probablement dans un coin de la tête. Et si, finalement, un sondage auprès des joueurs leur demandait directement si la mini-saison sur gazon en juin leur pose problème, ils seraient sans doute un certain nombre à répondre par l’affirmative. Sans oser clairement poser la question iconoclaste, c’est-à-dire conscientiser l’hypothèse d’une disparition pure et simple du gazon.

Commençons par pointer la gageure que représente la tenue de trois levées du Grand Chelem en l’espace de 16 semaines, soit à peine plus de trois mois. C’est une conséquence directe de l’existence de ces trois levées en extérieur dans l’hémisphère nord. Avancer Roland Garros, c’est exposer la saison sur terre battue au climat printanier plus incertain. Reculer l’US Open, c’est le rapprocher du climat automnal tout aussi incertain de New York. La position de Wimbledon en sandwich n’est pas nouvelle, mais les contraintes du haut niveau actuel rendent cette position intenable. Quand bien même le Temple se contenterait d’accepter de tourner enfin le dos au gazon qu’il conserverait sa position problématique dans le calendrier.

D’où l’idée de déplacer Wimbledon à une autre période de l’année, ce qui signifie, clairement, d’en faire un Grand Chelem indoor. Je reprends ici ma proposition de calendrier, ô combien discutable, reposant sur le déplacement de Wimbledon vers la fin de saison.

  1. TOUS les Masters 1000 durent une semaine.
  2. Masters 1000 d’Indian Wells et Miami en janvier-février, le climat de Californie et de Floride le permet.
  3. 3ème semaine de février : le Masters 1000 de Shanghaï, qui réduira le décalage horaire avec Melbourne.
  4. Open d’Australie fin février – début mars.
  5. Mi-mars, début de la saison sur TB, en commençant par l’AmLat. Puis les 1000 de Monte Carlo, Madrid et Rome.
  6. Fin juin – début juillet : Roland Garros.
  7. Juillet-août : la saison sur dur américain, avec les 1000 du Canada et de Cincinnati.
  8. Août-septembre : US Open, aux dates inchangées.
  9. Septembre-octobre : la saison en salle en Europe, avec le 1000 de Bercy.
  10. Première quinzaine de novembre : le Grand Chelem londonien.
  11. Fin novembre : Masters. Sur une semaine, et avec une vraie finale en 5 sets.

A ce stade, ne sous-estimons pas le coût général de pose d’un toit sur plusieurs dizaines de terrains de Wimbledon. D’aucuns se sont, à juste titre, effrayés des 80 millions de livres du toit du Centre Court en 2009. Précisons néanmoins que la structure comprend 600 diffuseurs d’air qui pompent de l’air sec dans le Centre Court pour empêcher la condensation et l’humidité excessive, et la toile elle-même est une fabrique translucide, destinée à laisser passer la lumière nécessaire au gazon. Gageons qu’une toiture ordinaire n’engendrerait pas de tels coûts. Et ne perdons pas de vue que le coût de la mise en conditions indoor de Wimbledon est certes colossal, mais est à comparer aux 200 millions de livres qu’ils souhaitent investir dans leur projet de Wimbledon Park, auxquelles s’ajoutent les salaires des jardiniers, multipliés par 3 ou 4 compte tenu du nombre de courts à entretenir. A moyen terme, le calcul me semble nettement gagnant pour l’AELTC.

Reste la question centrale, identitaire, de la surface qui remplacerait le gazon. Si Wimbledon souhaite rester dans le registre des surfaces rapides, un Greenset ferait l’affaire. Mais, extérieur comme intérieur, le Greenset reste une surface dure, et met fin de facto à l’originalité de Wimbledon, puisque 3 surfaces du Grand Chelem seraient désormais quasi-identiques. C’est le chemin qu’ont pris les tournois indoor de la fin de la saison, qui s’uniformisent chaque année un peu plus pour converger vers des surfaces « dures » guère plus rapides que le ciment de l’US Open.

Aux cravates de l’AELTC, j’ai beaucoup mieux à proposer : la moquette.

Une expérience mystico-sensorielle

Juin 1993. Classé 15, je termine en toute quiétude mon année de seconde, la dernière dépourvue de toute épreuve de fin d’année. Les joueurs de seconde série se comptant sur les doigts d’une main dans ma cambrousse, je veux faire davantage de tournois sur la région toulousaine, quitte à sécher quelques journées de cours ici ou là. C’est donc en quête de nouveauté que je m’inscris au tournoi de Blagnac. Je suis loin d’imaginer à quel point je vais être servi…

Premier tour. Je découvre le club extérieur, au Ritouret, mais la pluie interrompt les matchs. Le juge-arbitre rameute tous les joueurs, et les invite à le suivre en voiture. Je lui explique poliment que, mineur, je suis venu en bus et je ne peux me déplacer si facilement. Il me prend dans sa voiture. Amateur d’acid jazz, il me met la cassette qu’il écoute en boucle depuis une semaine, un mélange de pop, de soul et d’électro. Le premier album d’un jeune groupe qui, me dit-il, va faire du bruit. Jamiroquai. Il en profite pour me faire un petit cours sur l’acid jazz, nommé ainsi en référence à un label créé par un Franco-britannique, Gilles Peterson. J’écoute dans un silence religieux. J’adore. De ce bref déplacement sous la pluie, je retiens aussi la disparition progressive des lumières de la ville. La salle où nous nous rendons est paumée au milieu des champs.

Grand escalier, menant à une passerelle enjambant des terrains de squash (je n’en avais jamais vu !) et débouchant sur un restaurant. Au fond de ce restaurant, une grande baie vitrée située en balcon au-dessus de… quatre terrains de tennis verts. La première chose que je remarque, d’en haut, c’est la relative variété de tons verts. Manifestement, ce sont des marques d’usure. Mon cœur se met à palpiter : et si c’était du… gazon ? Comme tout jeune ayant entendu parler de Wimbledon, je rêve de jouer, ne serait-ce qu’une fois, sur cette surface mythique.

Le juge-arbitre nous donne les balles… et les instructions : le hall en bas du petit escalier du restaurant est l’antichambre des terrains, c’est là que nous attendent des dizaines de paires de chaussures à semelle plate. Chacun choisit celle qui convient à son pied avant d’entrer sur le terrain. Je ne comprends pas encore pourquoi je dois changer de chaussures, mais je m’exécute.

En rentrant sur le terrain, je pose ma main dessus. L’espace-temps s’ouvre.

C’est une moquette.

Je n’en reviens pas.

Premières balles d’échauffement. La question de la bassesse du rebond est réglée en 90 secondes. Le tissu est assez fin, c’est un peu rapide, j’ai l’étrange sensation que le sol absorbe une partie de l’énergie de la balle, mais si je centre bien mon coup je vais récupérer cette énergie et pouvoir l’ajouter à ma force de frappe. L’autre grande surprise, c’est le… silence. La balle qui rebondit sur moquette le fait quasiment sans bruit, ce qui donne une ambiance feutrée sur le terrain. Je fais le parallèle avec le silence du Centre Court, qui lui est d’origine sociale. Quelque chose rattache cette surface au sacré et au recueillement.

Je détruis mon adversaire, classé 15/2, très proprement. Expérience mystique.

Rebelote le lendemain, sauf que mon match commence en extérieur, sur les quicks du Ritouret. J’affronte un joueur de 19 ans, classé 5/6 (une perf en vue !). Je gagne le premier set 6/3, mais la pluie nous interrompt au début du deuxième set. Rebelote, nous prenons la voiture à la suite du juge-arbitre (cette fois c’est un copain qui, après m’avoir initié plus tôt dans la journée à un jeu de civilisation, m’a accompagné). La suite sur cette moquette divine.

Le deuxième set sera tendu. En face de moi se dresse un roi du ping-pong, ses balles s’allongent de plus en plus, il commence à deviner où je vais servir et il fait obstacle à tout ce que je lui propose. Je vais être obligé de le surprendre et élargir le spectre des possibilités. Ce match, gagné 6/3 7/5, reste un très bon souvenir, entre autres parce que c’est en réfléchissant aux variations sur mes attaques que je vais l’emporter, face à un adversaire qui résolvait une à une les équations que je lui proposais. Au passage, jamais un Taraflex ou un revêtement ultra-rapide ne m’aurait offert tout cette palette stratégique.

Sept ans plus tard, à l’hiver 2000, au cours de ma période alsacienne, c’est sur cette même moquette verte que je vais disputer mes meilleurs matchs. Végétant depuis 3 ans entre 3/6 et 4/6, je vais aligner, en un seul tournoi, une victoire à 1/6 et trois victoires à 0. Un parcours à la Guga 97, dont le parallélisme tient également à la demi-finale contre un… 5/6, lui aussi auteur d’un parcours exceptionnel. C’est mon Dewulf à moi ! Je suis monté 2/6 sur ce seul tournoi. Une sensation étrange, celle de m’appuyer sur l’énergie que me renvoie la moquette pour accélérer ou ralentir à ma guise la cadence de l’échange. J’étais dans ma zone, assurément, parce que je sentais en face de moi des types esclaves de la vitesse que je voulais bien donner à la balle et incapables de me disputer cette mainmise sur le rythme.

Jeter les carpets avec l’eau du Taraflex

En 2009, à la demande de Roger Federer et Rafael Nadal, les carpets, identifiées comme telles par l’ATP, ont été bannies du haut niveau. La surface qui tenait la corde à l’époque était le Taraflex, avec quelques variantes, un PVC assez rapide. L’objet du délit était le danger sur les blocages d’appuis. C’est ainsi que la moquette textile, qui m’est si chère, n’est même plus envisagée. Aussi la question de sa résistance aux dérapages et aux reprises d’appui ne semble avoir fait l’objet d’aucune étude approfondie. Le sujet est important : je propose de faire le deuil du gazon, dont le danger de glissade est identifié et documenté. Mais inutile de le remplacer par une surface qui aurait le même inconvénient, ce qui n’est, à l’heure où j’écris ces lignes, ni confirmé ni infirmé.

Du reste, si les cravates de l’AELTC veulent accepter de rentrer dans une logique post-gazon tout en restant dans l’originalité, je n’ai rien de mieux à leur proposer que cette moquette verte, extraordinairement agréable à jouer, qui ne touchera pas à l’esthétique blanche et verte de Wimbledon et qui ajoutera au silence général du Centre Court le silence feutré du rebond sur moquette.

Je ne doute pas une seconde de leur capacité à nous pondre un brûlot de 400 pages réglementant le laçage de chaussures à semelle plate.

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Grand passionné de tennis depuis 30 ans.

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