1989, un Roland Garros révolutionnaire ?

By  | 6 mars 2021 | 188 Comments | Filed under: Actualité, Histoire, Légendes

 

Je suis récemment tombé sur ce « Long format » signé Laurent Vergne, sur Eurosport, retraçant magnifiquement l’épopée de Michael Chang à Roland Garros en 1989 (lien). Article très complet pour son rappel détaillé du parcours improbable du sino-américain et du contexte entourant cette levée 1989 de l’ocre parisien.

Mais c’est la dernière partie de l’article, « Les paradoxes de Monsieur Chang », qui m’intéresse ici. En essayant de démêler les contradictions de cette victoire surprise, Laurent Vergne met sur la table un sujet finalement peu abordé, la surprise d’une victoire aussi précoce, doublée d’une autre surprise, qu’il n’ait jamais réussi à remporter un autre titre du Grand Chelem. Mais les réponses proposées par Patrice Clerc (directeur du tournoi à l’époque) et Philippe Bouin (Pape du tennis à l’Equipe) semblent sujettes à caution.

L’effet de surprise ? Il est à double face lorsque deux joueurs s’affrontent pour la première fois. Et l’effet de surprise ne vaut ni pour Lendl, qui avait déjà croisé le fer avec Chang lors de deux exhibitions récentes, ni pour Edberg, vaincu à Indian Wells par Chang quelques mois plus tôt et qui avait d’autant plus de raisons de se méfier. L’explication de Philippe Bouin tient davantage la route, mais il faut l’étoffer. Oui, la vitesse de déplacement de Chang était phénoménale, et oui ça s’est avéré insuffisant par la suite pour qu’il double la mise en Grand Chelem. Mais il y manque une conclusion importante : pour prendre l’exemple de la deuxième finale parisienne de Michael en 1995, le tennis a connu un saut qualitatif entre 1989 et 1995. Et malgré ses progrès, notamment au service, le petit Américain a dû faire face à une accélération du jeu à laquelle il n’a pas su répondre.

Révolutionnaire, ce Roland Garros 1989 ?

 

Lendl et Wilander

A l’orée de cette cuvée, il est impossible de ne pas mentionner les deux tauliers du tournoi, qui se sont partagés 6 des 7 éditions précédentes, et dont on peine à ne pas faire les deux favoris naturels.

Je jetterai un voile pudique sur mon Suédois préféré, à propos duquel je me suis précédemment livré à un coming out épistolaire. En ce printemps 1989, le tenant du titre est en pleine dégringolade et traine son vague à l’âme sur les courts. Le tennis est toujours là, mais le cœur et la tête n’y sont plus. Le Kasparov de Växjö ne doit sa présence en quarts de finale qu’à un tableau favorable. Le premier obstacle, Andrei Chesnokov, sera beaucoup trop haut.

Le cas d’Ivan Lendl est plus énigmatique. En ce printemps 1989, le tyran d’Ostrava tient à nouveau fermement les rênes du tennis mondial. Enfin titré en Australie, il n’a connu que deux fois la défaite depuis le début de l’année. Cinq titres se sont ajoutés à ses étagères, dont deux à l’approche de la quinzaine parisienne, à Forest Hills et à Hambourg.

Interrogé à de nombreuses reprises à propos de sa défaillance face à Chang, Ivan a livré quelques éléments de contexte. Comme toujours quand un joueur parle de lui-même, on prendra l’information d’où elle vient et, pour reprendre la formule de Laurent Vergne, « Lendl avait perdu. C’est tout ce qui comptait à ses yeux, pas le chemin qui avait mené à cette défaite. » Le monde entier s’étant tapé sur les cuisses devant cette farce dont il fut le dindon, le regard, même rétrospectif, de Lendl sur ce match est resté aux oubliettes. Que le n°1 mondial ait défailli mentalement devant un gamin de 17 ans perclus de crampes est une évidence, mais personne ne s’est attardé sur la propre défaillance physique d’Ivan. Moins visible et moins théâtralisée que celle de Chang, la fatigue de Lendl n’en fut pas moins réelle. Victime de pépins physiques en avril, le Tchécoslovaque avait réduit au minimum sa préparation sur terre. Absent à Monte Carlo et à Rome – contrairement aux années précédentes – il avait retardé son arrivée en Europe en s’alignant à Forest Hills. Il avait bien quelques matchs dans les pattes en arrivant Porte d’Auteuil, mais pas autant qu’il l’aurait souhaité, et pas assez pour atteindre la plénitude de ses moyens physiques. Au cinquième set, son manque de lucidité est flagrant, mais il s’explique aussi par la fatigue.

Pour le reste, on apportera une petite nuance à la légende urbaine concernant ce match, Lendl ayant été vaincu par un gamin ne pouvant plus marcher. Oui, Chang pouvait marcher, et même courir. Il souffrait, il récupérait entre les points, et même pendant les points grâce à ses moonballs. Et rétrospectivement, la qualité tennistique de ce cinquième set n’est pas extraordinaire, mais pas ridicule non plus.

 

Agassi et Courier

Le mot « révolution » est assorti à bien des sauces quand il s’agit d’évoquer le triomphe inattendu de Michael Chang en 1989. Mais en la matière, il renvoie bien davantage à une concordance de dates : 1989 est l’année du Bicentenaire de notre Révolution nationale, mais aussi l’année des émeutes de la Place Tian’anmen à Pékin (pays d’origine de la famille Chang), sans oublier la chute du Mur de Berlin quelques mois plus tard. On ne dissertera pas ici sur la pertinence ou non du mot « révolution » dans de tels événements ; plusieurs secousses concomitantes ont effectivement esquissé un nouvel ordre mondial en cette année 1989. Mais de révolution tennistique, signalée par l’arrivée de joueurs ou de matériels novateurs, il ne fut nullement question sur cette édition. Si l’on doit parler de révolution tennistique dans ces années-là à Roland Garros, on se tournera davantage vers l’édition précédente, celle de 1988.

Non pour le Lendl/McEnroe, sublimé à l’écran par le documentaire – du reste indispensable – Le crépuscule des dieux de Benjamin Rassat. Encore moins pour les réformes d’arbitrage qu’il semble avoir indirectement provoquées. Et pas davantage pour la cavalcade jusqu’à la finale de notre Riton national (encore que le simple fait qu’il ne se soit ni blessé ni autodétruit pendant 12 jours est en soi un record personnel). La grande nouvelle de 1988, c’est la percée jusqu’au dernier carré d’un autre adolescent américain, Andre Agassi. Et cette révolution n’a rien à voir avec ses tenues. En cumulant puissance de feu et prises de balle précoces, il a inauguré une nette accélération des cadences dans l’échange, et la prise de temps à l’adversaire.

Le Kid de Las Vegas n’avait alors que 18 ans et, de manière fort logique, un Mats Wilander alors au sommet de sa carrière l’a ramené à la raison et à ses limites physiques, en lui collant une bulle au cinquième set. Néanmoins, à l’ouverture de Roland Garros 1989, le nom d’Agassi est sur toutes les lèvres, et beaucoup sont persuadés que l’avertissement lancé par Agassi l’année précédente annonce son couronnement futur sur l’ocre parisien.

La surprise n’en sera que plus grande de voir Dédé chuter au troisième tour, face à son ancien codétenu chez Bollettieri, Jim Courier, qui avait peu fait parler de lui jusqu’alors. Une surprise, vraiment ? Jim n’est pas encore le monstre physique et mental qu’il va devenir, mais ce jour-là il frappe encore plus fort que son rival, en manque de sensations, et qui ne tiendra pas la distance physiquement. Pour Agassi, l’heure est à une première remise en question. Quelques semaines plus tard, il fera une rencontre déterminante pour la suite de sa carrière – et de sa vie – en la personne de Gil Reyes, et à partir de l’année suivante il ne sera plus pris en défaut sur le plan de l’endurance physique.

Quant à Courier, il n’a pas encore 19 ans, et il va s’incliner à l’usure contre Andrei Chesnokov au tour suivant. Les deux futurs adversaires de la finale de 1991 vont bien provoquer un changement d’époque mais, pour l’un comme pour l’autre, en 1989 il est encore trop tôt.

 

Mancini

Les limites physiques d’Agassi ont d’ailleurs été mises en lumières quelques jours avant l’ouverture de la quinzaine parisienne. En finale de Rome, l’Américain laisse échapper une balle de match au quatrième set, avant de s’écrouler au cinquième, face à l’épouvantail terrien de ce printemps, Alberto Mancini.

Déjà couronné à Monte-Carlo quelques semaines plus tôt, ce jeune Argentin de 20 ans détonne. Des cuisses de rugbyman, une rapidité incroyable, un sens inné de la glissade sur terre battue, et surtout, surtout, des coups d’une puissance jamais vue auparavant, le ténébreux Alberto est le « tube » du moment. Outre sa joute romaine contre Agassi, c’est sa magnifique finale monégasque face à Becker qui marquera les esprits. Atteignant la première de ses trois finales au pied du Rocher, Boris peut raisonnablement croire en ses chances, d’autant qu’il semble enfin avoir dompté la science du déplacement sur terre battue. L’Allemand sera pourtant dominé, de la plus surprenante des manières pour lui : en puissance. Saoulé de coups pendant quatre heures, Becker rend les armes à l’issue de l’une des plus belles finales de l’histoire du tournoi.

Arrivé à Roland Garros come tête de série n°11, mais surtout en position de favori, Mancini semble assumer son nouveau statut. Au troisième tour, il écarte sans ménagement une valeur sûre sur terre, son compatriote Martin Jaite. Mais c’est au tour suivant que son sort va se sceller. Face à l’attaquant helvète Jacob Hlasek, il dilapide une avance de deux sets. Il l’emporte 6/4 au cinquième, en y laissant trop d’énergie et d’influx nerveux. Après une moisson printanière fructueuse mais épuisante, ce huitième de finale, par ailleurs l’un des plus beaux matchs du tournoi, le laisse exsangue. En quarts de finale, il n’a plus l’énergie et la vitesse nécessaires pour ajuster ses passings face à un nouvel attaquant, Edberg, qui le liquide en trois sets. Mancini prend-il date pour la suite ? Même pas. Son jeu, trop gourmand en énergie, l’expose à de nombreuses blessures, et jamais il ne retrouvera de telles altitudes.

 

Muster

Et quitte à se replonger dans ce Roland Garros 1989, pourquoi ne pas évoquer celui qui en fut le grand absent, Thomas Muster ? La référence n’a rien d’anodin lorsqu’on connaît son palmarès sur ocre, mais surtout quand on se rappelle qu’au moment où est survenu le terrible accident de voiture à Miami alors qu’il s’apprêtait à disputer la finale de ce cru 1989, l’Autrichien était sur une trajectoire ascendante. En demi-finale de l’Open d’Australie, il avait donné du fil à retordre à Ivan Lendl, et il s’apprêtait à en faire de même à Miami. Au soir de sa demi-finale floridienne – gagnée en cinq sets face à Yannick Noah – il était penché vers le coffre de sa voiture quand elle fut percutée à l’avant par un chauffard ivre. Projeté plusieurs mètres en arrière, Muster a le genou sévèrement touché ; c’est depuis un fauteuil roulant qu’il suivra ce Roland Garros. Nombreux alors sont ceux qui le croient définitivement perdu pour le tennis. Quelques mois plus tard, une photo où il frappe contre un mur avec la jambe attachée à un banc fera le tour du monde.

En ce début 1989, l’Autrichien semblait avoir franchi un cap, en atteignant la demi-finale du premier Grand Chelem de l’année, puis la finale du « cinquième Grand Chelem » floridien comme il était appelé à l’époque. Début mai, il pointait à la 6ème place mondiale, et son pédigrée sur terre – déjà 5 titres – allait en faire de toute évidence un homme à éviter à Roland, et un homme auquel le titre Porte d’Auteuil semblait prédestiné.

Prédestiné, car la puissance et la prééminence physique de ce jeune gaucher Autrichien de 21 ans étaient alors inédites. Ses matchs sur terre, il les gagnait par asphyxie, en usant l’adversaire avec des frappes pas si liftées, mais très lourdes et très difficiles à contrôler. Le jeune Nadal, à ses débuts 15 ans plus tard, s’inscrira d’ailleurs dans une filière assez proche. Aucun fantassin de la légendaire armada suédoise des années 80 ne rivalise avec la puissance du jeune Muster qui émerge à la fin de la décennie. La réforme se fera attendre : brisée net à Miami 1989, la trajectoire de Muster sera une longue reconstruction, et 6 ans lui seront nécessaires pour atteindre la plénitude de ses moyens physiques et aller chercher le titre parisien.

 

Wimbledon-sur-Seine

Avant de couronner un adolescent, cette édition unique en son genre a donc vu tous les candidats au titre trébucher les uns après les autres. Mais elle a aussi, jusqu’au bout, entretenu l’espoir qu’un attaquant allait enfin l’emporter.

Pour Edberg et son service-volée, pour Becker et ses frappes surpuissantes, la terre battue n’était évidemment pas une surface naturelle. L’adversaire y bénéficiait de quelques précieux dixièmes de secondes pour ajuster ses passings face à l’attaquant scandinave ; quant à l’Allemand, son déplacement un peu lourd se prêtait mal aux glissades. L’un et l’autre, toutefois, s’étaient déjà signalés Porte d’Auteuil : un quart en 1985 pour Edberg, un quart en 1986 et une demie en 1987 pour Becker. Lorsque le tirage au sort est connu, l’un et l’autre peuvent envisager sereinement leur avancée dans le tournoi. Ils se partagent la moitié basse du tableau, loin de Lendl, Wilander et Agassi. Clairement, ils ont un coup à jouer. Et ils vont le jouer. Chacun aura toutefois un obstacle Albiceleste à surmonter avant le dernier carré. Pour Becker, ce sera un huitième de finale épique face à l’Argentin Guillermo Perez-Roldan, spécialiste de la terre battue. Boris sauvera une balle de match au cinquième set, avant de s’imposer sur le fil. Edberg, de son côté, réussit une splendide démonstration de tennis offensif face à Mancini et liquide l’affaire en trois sets.

On aurait du mal à imaginer, le jour du tirage au sort, un observateur pleurer sur ce fichu hasard qui empêchera un remake de la dernière finale de Wimbledon. Deux semaines et un carnaval tennistique plus tard, nous y sommes. Stefan et Boris vont s’affronter pour gagner le droit de défier Chang pour le titre suprême. Boris a de nombreuses raisons de croire en ses chances. Quelques mois plus tôt, en finale de la Coupe Davis, il a atomisé son rival suédois ; à cette occasion, il s’était montré bien plus à son aise sur ocre que son rival. Boris a aussi pour lui sa récente finale à Monte Carlo ; bien que vaincu, il a montré ses immenses progrès dans le registre du déplacement sur terre battue. La prestation de Boris durant les deux premiers sets n’en sera que plus décevante. Apathique, laborieux à la relance et auteur de nombreuses fautes grossières, il est distancé d’emblée. Et c’est même un miracle qu’il s’offre un quatrième set, Stefan s’étant procuré plusieurs balles de break au cours du troisième. Sa finale, le félin suédois va aller la chercher au cinquième : breaké d’entrée, il profite d’une baisse de régime de l’Allemand au service pour débreaker aussitôt, et s’autorise même quelques retours-volées pour le moins osés sur les deuxièmes balles de Boris, et émerge en vainqueur de ce qui restera, en niveau de tennis pur, comme le plus beau match de la quinzaine.

A 21 ans, Boris ne semble pas avoir de regret excessif sur cette défaite, se disant sans doute qu’une nouvelle chance s’offrira à lui. Mais il se trompe : 1991 sera la seule année où il se présentera en forme Porte d’Auteuil, et Agassi lui sera nettement supérieur en demi-finale. Et il a tort surtout car cette finale face à Chang, il en aurait été, plus qu’Edberg peut-être, le net favori. Le sino-américain ne l’a emporté qu’une fois en six rencontres face à Boris, parce qu’il n’avait aucune réponse à apporter à la puissance de feu de l’Allemand ; lors de leur quart de finale parisien deux ans plus tard, Michael s’inclinera lourdement en trois sets.

 

1989, la fin d’une époque

Avant de déboucher sur le couronnement improbable d’un gamin de 17 ans, ce Roland Garros 1989 s’est donc soldé par une succession d’absences, de défaillances et de surprises. Et une victoire d’Edberg, qui a été bien proche de se produire, aurait été en vérité une surprise de même ampleur, quel que soit le pédigrée du Suédois au moment des faits. Aucun serveur-volleyeur n’a remporté le titre parisien depuis Rod Laver en 1969, ce qui commence à dater.

Je peine à imaginer le Chang de 1989 l’emporter sur le Lendl de 1987 ou le Wilander de 1988. Et je ne l’imagine pas davantage dominer Courier ou Agassi en 1991, Bruguera en 1993-1994 (Muster en 1995 a répondu à la question). Ce Roland Garros 1989 n’est pas la première secousse d’ampleur d’un changement d’époque, mais l’épitaphe d’une période – les années 80 – dominées par deux joueurs, dont la défaillance conjointe a rebattu les cartes.

Au cours du demi-siècle de tennis « Open » commencé en 1968, les tournois du Grand Chelem ont parfois connu des vainqueurs surprenants, des dénouements inattendus, des parcours improbables. A tort ou à raison, trois levées semblent, plus que les autres, être passées à la postérité : Roland Garros 1989, Roland Garros 1997 et Wimbledon 2001. Je mettrai de côté l’épopée parisienne de Guga en 1997, qui relève d’une autre logique. En revanche, les parcours d’Ivanisevic à Londres en 2001 et de Chang à Paris en 1989 ont un point commun majeur : ils clôturent une époque bien plus qu’ils n’en ouvrent une nouvelle. En dépit de son 129ème rang mondial, Goran a émergé en vainqueur d’une édition qui, si elle marquait la chute de la maison Sampras, n’en a pas moins placé dans le dernier carré les quatre victimes principales du Californien tout au long de sa fabuleuse moisson londonienne dans les années 90 : Henman, Ivanisevic, Rafter et Agassi. Comme édition marquée par une relève, on fait mieux…

 

Le début d’une nouvelle ère ?

On relèvera, bien sûr, que les vainqueurs ultérieurs de Roland Garros commencent à pointer le bout de leur nez : Agassi s’est – doux euphémisme – fait remarquer l’année précédente ; Courier arrive ; un frêle Catalan de 18 ans, Sergi Bruguera, se hisse en huitièmes et pousse Agenor aux cinq sets ; Thomas Muster rumine sur sa trajectoire injustement brisée. Cela suffit-il à rendre une levée « révolutionnaire » ?

Si vraiment ce Roland Garros 1989 était « révolutionnaire », au sens où les initiateurs d’une révolution tennistique s’y seraient signalés (bien que finalement battus), j’ai déjà cité l’édition 1988. Mais j’ai un autre candidat à proposer, l’Australian Open 1984. Ouais. Vous me voyez sans doute venir vous emmerder une fois de plus avec Wilander. Et j’imagine déjà certains d’entre vous sortir les tablettes de Colin. Eh bien pas du tout.

Une fois de plus, je vais devoir m’excuser de ne pas être archiviste de mes sources sur le web. Je ne parviens pas à retrouver le lien vers l’article auquel je pense. De quoi s’agit-il ? Du soupir d’un journaliste papier australien, datant de décembre 1984, au lendemain de l’Open d’Australie encore disputé à Kooyong. Ma restitution sera approximative, encore que je fusse tellement éberlué par ce que je lisais que je m’en souviens très bien. Nous ne sommes pas les seuls à pratiquer l’auto-flagellation, les Australiens se défendent fort bien, et en plus ça les rend visionnaires.

« Le verdict de cet Australian Open est tombé, et il mérite une analyse sans concession. L’Histoire retiendra que Mats Wilander a conservé son titre. Mais ne nous mentons pas, et disons haut et fort que ce titre fut nettement moins méritant que celui de l’année précédente. Il y a un an, le Suédois avait battu McEnroe et Lendl pour l’emporter, nous pouvions alors espérer que Kooyong était en voie de devenir l’égal de ses trois homologues du Grand Chelem et que la légende du tennis allait désormais aussi s’écrire dans nos contrées. Un an plus tard, l’Américain suspendu et le Tchécoslovaque battu prématurément ont ouvert un véritable boulevard à Wilander, et nous pouvons légitimement nous demander si ces grands champions feront encore longtemps un voyage aussi long pour s’imposer sans rencontrer de véritable opposition. Kooyong ne mérite pas l’appellation « Grand Chelem » et ne l’a jamais méritée, n’en déplaise aux légendes australiennes des années 50-60 qui dominaient la planète tennis hors de nos frontières mais qui disputaient ici un simple tournoi interne. Ils ne disputaient pas Kooyong parce que c’était important, ils le disputaient parce que c’était à la maison.

On pourrait à la rigueur se réjouir de l’émergence de deux joueurs, Kevin Curren et Boris Becker, respectivement finaliste et quart-de-finaliste, qui ont en commun d’avoir un service canon. C’est bien peu, mais il faudra s’en contenter. Le Sud-Africain, à 26 ans, n’est plus un espoir depuis longtemps, tout au plus un bon joueur en forme, comme le furent dans un passé récent Teacher, Warwick, Denton et Kriek, eux aussi finalistes chez nous et insignifiants partout ailleurs. Quant à Becker, il n’a que 17 ans, et il est bien trop tôt pour envisager une confirmation. Personne n’imagine Curren et Becker aller aussi loin lors du prochain Wimbledon. »

Comment on dit aujourd’hui ? Ah oui : LOL

 

Le lutin malicieux

Une fois mise de côté l’hypothèse d’un Roland Garros précurseur d’une époque, on rendra à César ce qui appartient à Jules. Michael Chang l’a emporté, non en raison d’un jeu révolutionnaire, mais par la maturité exceptionnelle qu’il a déployée tout au long de sa deuxième semaine. Gagner un match d’une manière aussi improbable face à Lendl, puis se remobiliser et rester dans sa bulle jusqu’au bout du tournoi, en évacuant le surcroît de pression occasionné par une telle victoire, c’est herculéen. La jeunesse du bonhomme, et l’inconscience qui en découle, ont probablement joué, tout comme sa foi. En fin de compte, il importe peu que nous le prenions au sérieux ou non lorsqu’il évoque sa croyance, ce qu’il a fait régulièrement et passionnément pendant toute sa carrière. Lui y croit, et c’est bien là l’essentiel. Chacun de nous a ses propres raisons, ses propres pulsions, ses propres moteurs existentiels, susceptibles de lui donner un supplément d’âme ou de force à un moment donné ; ce fut le cas pour Chang lors de cette quinzaine folle, dont le verdict s’est joué à très, très peu de choses.

Avec 32 ans de recul, on constate que personne (parmi ceux qui l’ont vécu) n’a oublié ce Roland Garros 1989, et ce n’est pas pour la qualité du jeu qu’il a proposée. Ce n’est pas non plus en raison de son record, que Michael Chang est susceptible de conserver encore un bon bout de temps. Et ce n’est même pas parce que Michael a remporté le titre. Personne n’a oublié le fabuleux Sampras-Courier de Melbourne en 1995 ; beaucoup, en revanche, ne se souviennent même pas que Pete n’a pas remporté le titre cette année-là.

Le Chang-Lendl est porteur d’une immense charge émotionnelle qui le place à part dans l’imaginaire du sport, et c’est plus que suffisant pour distinguer cette édition à nulle autre pareille, parenthèse au cours de laquelle la pseudo-rationalité du tennis a volé en éclats. Nous avons tous une mémoire sélective, et nous ne retenons que les moments qui nous ont touchés. Roland Garros 1989 est l’écrin du Chang-Lendl, c’est l’aventure picaresque d’un adolescent jusqu’au titre, c’est le requiem définitif pour les serveurs-volleyeurs. Pour toutes ces raisons, cette édition a touché la corde sensible du grand public, paramètre qui échappe justement à toute analyse rationnelle.

Non, ce ne fut pas une édition révolutionnaire ; elle fut bien plus que cela, elle fut émouvante.

 

About 

Grand passionné de tennis depuis 30 ans.

Tags: , , ,

188 Responses to 1989, un Roland Garros révolutionnaire ?

  1. Nathan 15 avril 2021 at 15:59

    Evans, le Golgotha de Djoko ! Il y a deux façon de battre Djokovic : à la hussarde mais il faut être dans un très très très bon jour ; soit en misant sur son ADN de contreur maquillé, et par conséquent en l’obligeant à faire le jeu. Sans le faire exprès (ou peut-être que si, qui peut savoir ?) Monfils, complètement dépassé, avait cassé le rythme à l’US Open et empoché un set comme un voleur. Malheureusement pour Monfils, il n’a pas eu assez de suite dans les idées, et s’était remis à cogner… et à perdre.

  2. Sam 15 avril 2021 at 16:48

    Ceci étant dit et Djoko out, reste la routine de voir Nadal laisser 5 jeux en deux matchs…

    • Rubens 15 avril 2021 at 17:21

      Bon… Il reste à Rafa un record à battre, celui du plus petit nombre de jeux concédés (14 à Monte-Carlo en 2010). Avec 5 jeux perdus en 2 matchs, il est dans les clous.

      • Sam 16 avril 2021 at 14:01

        S’il largue maxi 8 jeux, il bat son record…Bon, prenons les paris sur Rublev : 4 jeux.

        • Sam 16 avril 2021 at 18:09

          Et déjà 3…A la faveur de 3 doubles de Rafa dans le dernier jeu. Bon, j’ai encore probablement fait un prono foireux.

  3. Paulo 16 avril 2021 at 18:26

    Rafa n’est pas dans un bon jour : 3 breaks concédés à Rublev pour seulement un de réalisé, et hop : 6-2 pour le Russe dans le 1er set.

    Allez Andrey, enfonce le clou (dans le cercueil) !

  4. Sam 16 avril 2021 at 19:28

    Pfff….Rublev au filet, c’est pas Sampras…

    • Paulo 16 avril 2021 at 19:35

      En plus, Nadal se remet en mode taureau, ça va être dur pour Rublev…

    • Paulo 16 avril 2021 at 19:40

      Emballé, c’est pesé, 2ème set Nadal 6-4 : Rublev s’est pris 4 jeux de suite dans les gencives. Je crains fort que le 3ème set ne soit une boucherie… au moins, le Russe aura fait un peu suer le Majorquin, oh juste un peu, de quoi s’échauffer pour la suite.

  5. Sam 16 avril 2021 at 19:40

    Gros moment de stress du poète Russe vers la moitié du deuxième, ou du moins au moment d’enfoncer le clou, avec notamment cette boulette (Russe) de smash tellement dans la raquette de Rafa qu’on aurait dit qu’il lui avait passé un coup de fil pour le prévenir.

  6. Sam 16 avril 2021 at 19:55

    Ce break accidentel de début de set n’avait pas vocation à être confirmé, c’est clair. Bon, maintenant, chaud time.

  7. Paulo 16 avril 2021 at 20:09

    Bon, je me suis trompé, ce Rublev est étonnant, le voilà qui envoie à nouveau du bois et mène d’un double break. Cela dit il faut continuer d’enfoncer le clou, Andrey, encore et encore et encore, parce qu’avec ce diable de Nadal, on n’est jamais sûr jusqu’à ce qu’on ait gagné la balle de match… Donc enfoncer, enfoncer, enfoncer !!!

  8. Nathan 16 avril 2021 at 20:19

    BA + Nadal, c’est fort, c’est Rublev !

  9. Paulo 16 avril 2021 at 20:19

    C’est fait, bravo Rublev !!

    On aura donc un vainqueur inédit à Monaco cette année…

    • Colin 16 avril 2021 at 20:21

      Dan Evans ?

      • Colin 16 avril 2021 at 20:24

        Mmmh non, en fait, trop classique.
        Pour rester dans la jurisprudence Hurkatche, je parierais plutôt sur Casper Ruud.

      • Paulo 16 avril 2021 at 20:32

        Dan Evans ça aurait de l’allure je trouve : la gars n’avait pas gagné un match sur terre battue dans un tableau principal depuis des lustres (au moins 2017). Il restait sur un nombre impressionnant de défaites au premier tour avant MC. Donc gagner le tournoi, après avoir sorti le terrien Lajovic, les top 20 Goffin et Hurkacz et le numéro un mondial (et bien sûr Tsitsipas et sans doute Rublev en finale), oui ça aurait de l’allure !

  10. Colin 16 avril 2021 at 20:20

    Hé ben ça, pour l’enfoncer, il l’a enfoncé ce clou !

  11. Nath 16 avril 2021 at 20:27

    En fait, le seul problème de Rublev, c’est Medvedev… Ça tombe bien, il est pas là.

    J’ai beau me dire que Rublev doit gagner le tournoi, je ne me risquerais pas au moindre pronostic cette semaine.

    Oh et puis si : finale Rublev – Evans :mrgreen:

    • Guillaume 16 avril 2021 at 20:35

      C’est drôle, je dirais exactement l’inverse :mrgreen:

      • Sam 16 avril 2021 at 20:53

        Tsitsi – Ruud, Guillaume ?

      • Guillaume 16 avril 2021 at 20:56

        Ouaip. Pour Stefanos ce serait vraiment de la faute professionnelle de laisser passer l’occase.

        Et Rublev… J’ai peur que ce soit le genre de victoire après laquelle tu as fini ton tournoi.

        • Sam 16 avril 2021 at 21:20

          Je mise Tsitsi-Rublev, car justement dans le cas du Russe, je crois plutôt que c’est une victoire déclencheuse de la suite, il commence à avoir trop l’habitude et la régularité de ce top niveau pour se trouer devant Ruud.

  12. Sam 16 avril 2021 at 20:30

    Parfait ! J’adore Rublev, notamment parce qu’il me fait penser à Safin et à son « j’ai essayé de jouer intelligemment, ça ne m’a pas réussi ». Qu’il enfonce Ruud et que Tsitsi fasse son job et on aura une chouette finale.
    Pour autant, j’ai l’impression d’avoir vu un Rafa en manque des quelques matchs qu’il ne manquera pas de gagner d’ici RG, pas péril en la demeure. Et au passage, 7 doubles, une vitesse de première balles assez planplan.

    • Colin 16 avril 2021 at 20:34

      On peut donc pronostiquer une finale Nadal-Rublev à Roland, avec victoire de Terreminotaure 7/6 6/2 6/1.

    • Guillaume 16 avril 2021 at 20:55

      « j’ai essayé de jouer intelligemment, ça ne m’a pas réussi ». Génial. Je la note, celle-là !

      • Sam 16 avril 2021 at 21:19

        From « Dictionnaire amoureux du tennis », par Antoine Benneteau et Laurent Binet, un régal.

        • Perse 16 avril 2021 at 23:36

          Ce dictionnaire est bien avec de la plume, de bonne informations de l’intérieur du circuit, des plaidoyers touchants etc mais la saillie de Safin est bien antérieure, vu la faconde du personnage, des florilèges de déclas de Safin se trouvent en nombre sur Internet.

          C’est néanmoins l’une de mes préférées.

  13. Rubens 17 avril 2021 at 04:40

    Je n’ai vu que des petits bouts. Rublev a bien joué, mais côté Nadal, qu’est-ce que ça jouait court. Trop de fautes et, une fois n’est pas coutume, il était vraiment exaspéré par son niveau de jeu.

    Attention, j’ai vu Rafa se trouer l’année dernière contre Schwartzman à Rome, c’était pareil, il avait plus souvent perdu que gagné son service, il n’en foutait pas une. C’était le seul tournoi de préparation pour Roland, il était arrivé à Paris avec cette défaite dans son cartable, on a vu le résultat. Je reste prudent, le monstre est encore capable de bouger et de survoler Roland comme il en a l’habitude.

  14. Nath 17 avril 2021 at 15:00

    Tsitsipas en finale sans problème. Sa 3° de mémoire, sans Nadal ou Djoko en face pour changer.
    Et je viens de m’apercevoir que s’il gagne en finale contre Rublev (qui n’a pas joué sa demie), Djokovic se retrouverait 3° à la Race ! J’avoue que ça me plairait bien.

    Sinon, je suis d’accord avec Rubens, la saison sur terre est encore longue et Nadal n’est pas loin.

    • Paulo 17 avril 2021 at 16:41

      Victoire de Rublev assez facile contre Ruud, le Russe enchaîne comme un grand après sa victoire contre Nadal.
      Finale 100% Next Gen contre Tsitsipas demain, après celle entre Hurkacz et Sinner à Miami. La Next Gen s’installe bien en Masters 1000 ! Lui restera à confirmer en GC, ce qui n’est qu’une question de temps.
      Voilà Rublev 1er à la Race, et s’il gagne demain il aura une jolie avance avec 2800 points, contre 2230 à Djoko, suivi de près par Tsitsi (2140) et Medvedev (2130), le 5ème Hurkacz étant déjà décroché avec 1440 points. Si c’est Tsitsi qui l’emporte demain, c’est lui qui sera 1er à la Race.
      3 Next Gen sur les 4 premiers à la Race, pas mal ! Et Nadal n’est que 18ème avec 540 points ! Certes, il a montré plus d’une fois dans le, passé qu’un tel écart n’avait rien de rédhibitoire pour lui …

  15. Jo 17 avril 2021 at 16:35

    Voilà une finale parfaite pour ce premier (titre en) Masters 1000 sur terre battue. Si Fanou gagne, c’est parfait. Si c’est Dédé le putois, il le mérite largement.

  16. Jo 18 avril 2021 at 17:25

    Tsitsipas impeccable vainqueur maître du jeu et de son sujet. On a besoin d’un Fanou fort dans l’optique de Roland Garros. Zverev ferait bien de lui emboîter le pas. Quant à Dédé, gageons qu’il connaîtra son heure de gloire en Masters 1000, dans des conditions plus rapides peut-être, pourquoi pas à Cincinnati, tout en cadence.

    • Paulo 18 avril 2021 at 18:41

      C’est le moment où les jeunes sont en train de prendre le pouvoir en Masters 1000 : sur les 5 derniers disputés, on a seulement un membre du ‘Big Four’ historique qui apparaît en finale, à deux reprises, Djokovic : à Cincinnati et à Rome 2020. Certes, il gagne le tournoi les deux fois, contre Raonic et Schwartzy respectivement.
      Les autres finalistes sont : Medvedev (vainqueur à Bercy 2020), Zverev, Hurkacz (vainqueur à Miami 2021), Sinner, Tsitsipas (vainqueur à MC 2021), Rublev. Les 3 derniers M1000 joués ont été trustés par la Next Gen, avec 6 finalistes sur 6. On nous dira : oui mais le contexte sanitaire, blabla. Foin : non seulement les absents ont toujours tort, mais il est probable que Nadal et Djokovic, même dans un contexte normal, ralentiraient le rythme en M1000 pour se focaliser sur les Grands Chelems. Les GC, où ils sont désormais cernés par les jeunes et où ils ne tarderont pas à tomber, j’espère.

      https://media.stncdn.it/960×720/2021/04/tsitsipas-triumphierte-in-monte-carlo-erstmals-bei-1000er-event.jpg

  17. Kristian 19 avril 2021 at 10:52

    Oui, les jeunes prennent le pouvoir en M1000 et d’ailleurs meme sur TB. L’epoque de la razzia de Nadal sur TB est en realite finie depuis longtemps. Le seul tournoi ou il reste pour l’heure imbattable, c’est Roland Garros. Ailleurs, il perd desormais la plupart du temps. Sur les 8 derniers tournois joues par Nadal sur TB depuis 2019, il n’en a gagne que 3, dont 2 RGs. Bref, la saison est tres ouverte, et on devrait voire apparaitre pas mal de nouveaux laureats dans les semaines a venir.

Laisser un commentaire

info login

pour le login activer sur votre profil la barre d'outils

Demande d’inscription

contactez-nous à : 15-lovetennis@orange.fr

Archives

Suivez nous sur Twitter

@15lovetennis