Björn Borg et Rafael Nadal sont nés à 30 ans d’intervalle. Le blond suédois, le 6 juin 1956 ; le brun majorquin, le 3 juin 1986 (les deux avaient donc l’habitude de fêter leur anniversaire à Roland Garros, petit clin d’œil du destin).
Cet écart de 3 décennies tout pile facilite les comparaisons entre leurs trajectoires, d’abord très similaires jusqu’au bug qui s’est produit pour Borg à la fin 1981 (mais qui n’a pas eu lieu pour Nadal fin 2011) ; puis opposées à l’extrême. Ce qui permet de nous adonner à une (double) uchronie : que se serait-il passé après 1q81 si Borg avait eu la longévité de Nadal ? Et que serait-il arrivé après 20i1 si le bug s’était produit pour Nadal ?
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Introduction : Les similitudes, de 197[200]4 jusqu’à 198[201]1
On le sait, Borg et Nadal sont quasiment des jumeaux pour ce qui est de la première partie de leur carrière, et ce, via trois aspects principaux : (1) leur précocité ; (2) leur suprématie quasi hégémonique sur terre battue ; et (3) leur capacité à aller gagner aussi sur les autres surfaces.
Précocité
Dans ce domaine, Borg a été un précurseur.
D’abord en Coupe Davis (il remporte ses deux simples et son double lors de sa première participation à la Coupe Davis en 1972, à 15 ans ; il est alors le plus jeune joueur à disputer une rencontre de Coupe Davis).
Puis en tournoi : première finale à Monte-Carlo en 1973 alors qu’il n’a pas encore fêté ses 17 ans ; victoire à Rome puis à Roland-Garros en 1974, fêtant ses 18 ans pendant le tournoi (il est alors le plus jeune joueur du tableau). Borg détient toujours le record du joueur le plus jeune à avoir remporté son 3ème tournoi du Grand Chelem (20 ans et 1 mois).
Nadal n’a pas été en reste, mais, globalement, avec un an de retard par rapport à Borg. Beaucoup d’entre nous l’ont découvert lors de la campagne de Coupe Davis 2004, l’année de ses 18 ans, lors de laquelle, en demi-finale, il contribue à l’élimination de l’équipe de France en dominant Arnaud Clément, puis, en finale, dans le stade Olympique de Séville, il bat le numéro deux mondial Andy Roddick lors du second match, ce qui contribue à la victoire de l’Espagne par 3 à 2. Absent de Roland-Garros 2004 pour cause de blessure, c’est donc en 2005 qu’il remporte son premier titre Porte d’Auteuil, fêtant ses 19 ans pendant le tournoi, juste après s’être imposé à Monte-Carlo et à Rome.
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Hégémonie sur Terre Battue
Borg et Nadal ont tous deux remporté Roland Garros à 6 reprises entre 197[200]4 et 198[201]1, soit 8 éditions, donc avec 75% de succès. Mais chacun d’entre eux n’a participé qu’à 7 de ces 8 éditions, soit un taux de succès réel de 6 sur 7 soit 86%. A ce stade là de domination, on peut parler d’hégémonie.
Borg a été privé de l’édition 1977 (interdiction de concourir, comme tous les joueurs en contrat avec la World Team Tennis, circuit parallèle et concurrent de l’ATP) tandis que, comme on l’a vu ci-dessus, Nadal a raté l’édition 2004 sur blessure. Ils n’ont donc été battus qu’une seule fois porte d’Auteuil entre 197[200]4 et 198[201]1 : Borg par Adriano Panatta en quarts en 1976 ; Nadal par Robin Soderling en huitièmes en 2009. Le reste du temps, leur domination a été sans partage. Ainsi, Borg et Nadal ont tous deux remporté 2 de leurs 6 titres à Roland Garros sans perdre un seul set, en 197[200]8 et en 198[201]0.
Pour ce qui est des autres tournois disputés sur terre battue, leur domination était équivalente, même si, chez Nadal, elle avait un côté nettement plus stakhanoviste. Il faut dire qu’à l’époque de Borg, le circuit n’était pas encore stabilisé comme il a pu l’être après 1990, et les top players de son calibre avaient un intérêt financier important à disputer des tournois annexes grassement payés, notamment aux USA, plutôt que d’aller enquiller des titres moins rémunérateurs à Monte-Carlo, Barcelone, Hambourg, Rome…
Le palmarès de Borg s’en ressent, ainsi entre 197[200]4 et 198[201]1, si on ne compte que les tournois sur TB considérés depuis 1990 comme des Masters 1000 :
- Borg : 3 titres à Monte-Carlo, 2 à Rome et 0 à Hambourg (total 5)
- Nadal : 7 titres à Monte-Carlo, 5 à Rome et 2 à Hambourg/Madrid (total 14)
Plus représentatif que son palmarès, son ratio de victoire sur TB : A partir de septembre 1976 (juste après sa défaite face à Jimmy Connors à l’US Open), Borg ne compte plus que deux défaites, contre Guillermo Vilas en mai 1980 à Düsseldorf (World Team Cup) et Victor Pecci en avril 1981 à Monte-Carlo, ainsi que deux défaites par abandon contre Dick Stockton en août 1977 à l’US Open et Eliot Teltscher en mai 1979 à Hambourg. Il cumule 96 victoires dans cet intervalle de temps, soit un ratio facile à calculer de 96% et même 98% hors abandon sur blessure.
Nadal n’est pas en reste, évidemment, et nous connaissons tous ses statistiques « plus-que-borgiennes » dans le domaine. En voici deux, particulièrement représentatives, réalisées entre 2004 et 2011 :
- L’Espagnol a enchainé 81 victoires sur terre battue (record) : série débutée face à Gaël Monfils au premier tour du tournoi de Monte-Carlo 2005, et achevée lors de sa défaite face à Roger Federer en finale à Hambourg en mai 2007.
- En juin 2010, Nadal devient le premier joueur (et le seul à ce jour) à remporter le « grand chelem rouge » : Monte-Carlo, Rome, Madrid, Roland-Garros.
Capacité à s’imposer ailleurs que sur terre battue
Sur ce point, la similitude entre les deux ogres de l’ocre reste notable, même si elle commence à s’estomper légèrement. En effet, ils ont été, tous les deux, capables d’élargir le champ de leur domination en dehors de la brique pilée, à l’opposé d’autres champions comme Vilas, Muster ou Kuerten, qui n’ont pas gagné grand-chose ailleurs que sur TB. Mais les lieux de leurs succès entre 197[200]4 et 198[201]1 ont été un peu différents. Si l’on s’en tient aux tournois dits « majeurs » :
- Borg a très vite dompté le gazon londonien (premier titre à Wimbledon en 1976, suivi par 4 autres consécutifs), mais il a au contraire toujours buté sur la dernière marche à l’US Open (4 finales et une demie). Et il ne se déplaçait pas à Melbourne. Quant à la Masters Cup, son bilan est plutôt positif car il l’a remportée à deux reprises (1979 et 1980) après deux finales perdues (en 1975 et 1977).
- Nadal, lui, a réussi à remporter son premier US Open avant 2011 : c’était en 2010, dès sa première finale (il remportera, mais plus tard, 3 autres titres à Flushing Meadows). A Wimbledon, après deux défaites en finale face à Federer (2006 et 2007), il s’impose en 2008 puis en 2010 (sa 2ème et dernière victoire à Londres). Et à Melbourne, c’est dès 2009 qu’arrive son premier titre (un 2ème arrivera beaucoup plus tard). Aucune victoire en revanche en Masters Cup, ni entre 2004 et 2011, ni après, mais une médaille d’or aux J.O. (Séoul 2008).
Cela dit, d’un point de vue uniquement comptable, les bilans sont très proches entre 197[200]4 et 198[201]1, avec 5 titres en GC (et 2 Masters) pour Borg, contre 4 GC (et 1 J.O.) pour Nadal.
Preuve de leur capacité à gagner partout, et dernier point commun : Borg a fini n°1 mondial en 1979 et 1980, Nadal a fait de même en 2008 et 2010.
Terminons par un mot sur la concurrence : Borg avait en face de lui Connors, Vilas, McEnroe (et Lendl sur la fin), quand Nadal a dû se taper Federer, Djokovic, Murray et les autres. Nous n’en dirons pas plus car c’est un débat éternel et infini.
Chapitre 1 : 1q81 (…et si Borg avait eu la longévité de Nadal)
On sait qu’après sa finale perdue à Flushing Meadows en septembre 1981, face à McEnroe (par qui il avait déjà été battu en juillet à Wimbledon), Borg perd subitement le goût de la compétition. Il va traîner son mal-être encore quelques mois, avant d’arrêter définitivement à Monte-Carlo au printemps 1982 après une défaite face à Henri Leconte (nous ne parlerons pas de sa tentative piteuse de come-back en 1991).
Et si…
Et si Borg avait eu la longévité (et la grinta, et la haine de la défaite…) de Nadal ?
Après tout, Nadal après 198[201]1, ce sont pas moins de :
- 8 nouvelles Coupes des Mousquetaires, dont la dernière en 2022, l’année de ses 36 ans (donc 17 ans après la première),
- 4 autres sacres en Grand Chelem,
- 3 nouveaux titres de n° 1 mondial.
Hé bien dans ce cas, nous aurions pu assister à ceci :
- A Roland-Garros (en respectant l’écart de 30 ans avec les sacres de Nadal), des nouvelles victoires de Björn Borg en :
- 1982 (dommage pour Wilander)
- 1983 (dommage pour Noah)
- 1984 (dommage pour Lendl)
- 1987 (dommage pour Lendl (encore))
- 1988 (dommage pour Wilander (encore))
- 1989 (dommage pour Chang)
- 1990 (dommage pour Gomez)
- 1992 (dommage pour Courier) – il est ahurissant de se dire que Borg, s’il avait été nadalien, aurait été capable en 1992 de mater des joueurs tels que Courier, mais aussi Agassi, Muster, Sampras, Edberg, Becker, Ivanisevic… tandis que Lendl et Wilander, pourtant arrivés sur le circuit bien après lui, avaient déjà cessé d’être compétitif (Lendl) ou carrément disparu (Wilander)).
- Dans les autres tournois du Grand Chelem, au hasard :
- Encore deux autres titres à Wimbledon, par exemple en 1985 (dommage pour Becker) et 1987 (dommage pour Cash)
- Un unique titre à Melbourne, par exemple en 1984 (dommage pour Wilander)
- Enfin, pour couronner le tout, un unique titre à l’US Open, par exemple en 1985 (dommage pour Lendl).
- Et peut-être encore une ou deux Masters Cup, et la médaille d’or aux J.O. de 1992 à Barcelone (dommage pour Marc Rosset).
Bref, un bon paquet de joueurs auraient vu leurs palmarès sérieusement amputés à cause de ce Borg nadalien (à noter que les « one shots » tels que Noah, Cash, Chang et Gomez auraient sans doute souffert tout particulièrement).
Chapitre 2 : 20i1 (…et si Nadal avait craqué comme Borg)
198[201]1 a été l’année du gros bug pour Borg mais elle aurait pu l’être aussi pour Nadal. En effet c’est l’année de l’émergence de Djokovic en tant que n°1 (durable de surcroit), tandis que Federer refuse d’abdiquer. Sur terre battue, l’Ibère gagne à Monte-Carlo comme d’habitude, mais ensuite, chose encore jamais vue, il s’incline deux fois de suite en finale à Madrid et à Rome face au Serbe. A Roland-Garros, Federer sort en même temps le match de sa vie et Djokovic en demi-finale, mais cale (comme d’habitude) face à Nadal en finale (on ne saura donc jamais ce qui se serait passé en finale si Djokovic avait affronté le Terre-Minotaure : aurait-il pu réitérer le double exploit de Madrid et de Rome ?). Le reste de l’année verra Djokovic continuer de dominer, avec notamment des victoires à Wimbledon et à Flushing Meadows, dans les deux cas face à Nadal en finale.
Alors évidemment, malgré cette trajectoire très similaire en 198[201]1, Nadal n’a pas buggé comme Borg.
Et si…
Et si ç’avait été le cas ?
Hé bien dans ce cas, nous aurions pu assister à ceci :
- A Roland-Garros, des victoires de :
- Djokovic en 2012
- Djokovic (ou, moins probablement, Ferrer) en 2013
- Djokovic en 2014
- Wawrinka ou Thiem en 2017
- Thiem ou Del Potro en 2018
- Thiem ou Federer en 2019
- Djokovic en 2020
- Djokovic ou Zverev (qui ne se serait pas cassé la cheville) ou Ruud en 2022.
- Dans les autres tournois du Grand Chelem, des victoires de :
- Djokovic à l’US Open 2013
- Anderson ou Del Potro à l’US Open 2017
- Medvedev (ou, moins probablement, Berrettini) à l’US Open 2019
- Medvedev (ou, moins probablement, Berrettini) à Melbourne en 2022.
Djokovic aurait 5 ou 6 GC de plus et en serait aujourd’hui à 29 ou 30 titres (gloups…), quand le Nadal borgien serait resté bloqué à 10. Federer n’en aurait probablement qu’un seul de plus, à 21. Les joueurs « one shot » que sont Del Potro, Thiem et Medvedev compteraient probablement 2 ou 3 couronnes. Et, du coup, seraient remplacés par d’autres « one shots » (Zverev ? Ruud ?? Anderson ???).
Conclusion
J’ai découvert le tennis à travers Björn Borg, qui a été le héros tennistique (et sportif) de mon enfance, je peux donc comprendre tous ceux qui ont 30 ans de moins que moi et qui ont vécu la même chose à travers « Rafa ».
Mais si Borg avait poursuivi sa carrière après 1q81, en mode « Nadal » c’est à dire en continuant d’enquiller les Coupes des Mousquetaires comme des perles, il n’y a aucun doute que j’en aurais vite eu ma claque et que j’aurais fini, tel un renégat, par ne plus le supporter (dans les deux sens du terme) et souhaiter qu’il dégage enfin pour laisser la place aux jeunes.
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Nota 1 : Le texte en italiques a été copié depuis Wikipedia.
Nota 2 : Le titre de cet article est, bien entendu, un clin d’œil à Haruki Murakami.


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